«Gianni Infantino a réussi à transformer la Fifa en empire financier insatiable », écrivions-nous dans notre chronique parue dans « Le Soleil » du 16 juin, coïncidant avec le début de la Coupe du monde 2026. Après les revenus mirobolants (près de 15 milliards de profit générés sur le cycle 2023-2026), l’instance mondiale ne semblait toujours pas rassasiée.
L’appétit vient en mangeant, dit-on. Mais à trop vouloir s’empiffrer, on court le risque de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. L’issue de cette fable de Jean de La Fontaine est connue, le batracien a fini par éclater sous l’effort, victime de sa vanité et de l’envie. Aujourd’hui, le tout-puissant Gianni Infantino, président de la Fifa, s’est fragilisé tout seul avec son projet avorté de créer la FFe, une société ouverte aux investisseurs privés (20% initialement) chargée de gérer ses activités commerciales (diffusion, sponsoring, billetterie, octroi de licences) et événementielles (Coupe du monde, Coupe du monde des clubs, etc.).Malgré les gages de garder le « contrôle exclusif » sur la Ffe, l’instance faîtière n’a pas rassuré sur ses ambitions de vouloir « développer » le football avec les gains attendus (estimés à 10 milliards de dollars). Certains y ont vu un projet de marchandisation du football, aux antipodes de l’esprit du jeu.
Et brusquement, le sol s’est mis à se dérober sous les pieds de l’Italo-Suisse. Celui qui régnait en dieu sur l’Olympe du football mondial est tombé de son piédestal en quelques jours. Malgré sa décision de retirer le projet décrié, l’Uefa réclame sa tête pour rétablir la confiance en la Fifa. La Concacaf (confédération regroupant l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et les Caraïbes) appelle à une « mise à plat complète » de la gouvernance d’Infantino, qualifiant le projet de « symptôme d’une gouvernance qui a cessé de placer le football au premier plan » et « en dehors de tout cadre et sans transparence, consultation, ni procédure régulière ». À contrecourant, la Confédération africaine de football (Caf) et la Confédération d’Océanie de football (Ofc), aux réactions tardives et plus nuancées, semblaient disposées à étudier la proposition du président de la Fifa en l’analysant sous l’angle de l’apport financier.
Cette affaire est révélatrice d’une approche différente entre confédérations de pays riches, et pays en développement (Caf). Les premiers ont réussi à devenir de véritables puissances financières rivales de la Fifa, alors que les seconds baignent constamment dans un déficit structurel et financier (manque de revenus médiatiques et de sponsoring, fuite des talents, faiblesse des infrastructures de base, etc.) En voulant faire miroiter beaucoup d’argent aux pays pauvres pour espérer obtenir leurs votes pour sa réélection, le Manitou du football mondial croyait tenir le bon bout. En invoquant le Cap-Vert (une des révélations du Mondial, éliminée en 16e de finale), il croyait convaincre par l’argument d’une émergence du football dans les pays du Sud.
Mais la proximité douteuse de l’homme avec les puissants de ce monde comme Donald Trump, sa gestion presque dictatoriale de la Fifa (aucune consultation préalable sur ce projet) devenue plus une machine à sous qu’autre chose, ont provoqué un ras-le-bol qu’il ne voyait pas venir. Au fil du temps, bien avant Infantino, l’instance mondiale a développé un appétit pour l’argent inquiétant. « La Fifa est devenue la plus grande multinationale du monde. Nos revenus sont déjà assurés jusqu’à la fin du siècle.
Peu d’entreprises peuvent en dire autant », se réjouissait le lointain prédécesseur d’Infantino, le Brésilien Joao Havelange, lors de l’ouverture de la Coupe du monde 1990 aux États-Unis. Les réformes financières, la monétisation sans précédent du jeu et l’expansion des tournois sous l’actuel président rentrent dans le même registre. Encore et encore plus d’espèces sonnantes et trébuchantes. Est-ce le début du De profundis pour Gianni Infantino, qui s’est toujours appuyé sur les confédérations des pays du Sud (qui ont bénéficié des programmes de développement de la Fifa) pour assurer son règne sans partage ? S’il sort indemne de cette fronde menée par une Uefa revancharde, l’Italo-Suisse laissera sûrement des plumes dans cette affaire.
malick.ciss@lesoleil.sn

