La dualisation entre « Kiiraay – Les Patriotes républicains » et « Pastef – Les Patriotes » est l’effet le plus visible de la recomposition politique en cours. Le tandem constitué par Bassirou Diomaye Faye, élu président de la République, et Ousmane Sonko, nommé Premier ministre, a fait long feu après un compagnonnage qui s’est étendu d’avril 2024 à mai 2026. Dualisation, car l’offre politique semble désormais se limiter aux perspectives ouvertes, d’une part, par le nouveau parti du chef de l’État et, d’autre part, par l’exercice de la majorité parlementaire détenue par le Pastef, avec son leader, Ousmane Sonko, au perchoir de l’Assemblée nationale.Sans faire le procès des autres formations politiques, force est de constater qu’elles ne parviennent pas à dégager des sonorités suffisamment distinctes pour détourner l’attention de ces deux dynamiques.
D’un côté, « Kiiraay » recrute à tour de bras, se massifie et consolide un pôle présidentiel. De l’autre, le Pastef s’inscrit, lui aussi, dans une logique de consolidation de ses bases avec une opération nationale de vente de cartes. Les deux entités ont désormais les yeux rivés sur les prochaines échéances électorales : les élections locales de 2027, puis d’éventuelles législatives anticipées qu’une dissolution de l’Assemblée nationale pourrait provoquer dès la fin de cette année. Une sorte de « midterms » qui rebattrait les cartes en attendant la présidentielle de 2029, déjà dans tous les esprits.
Nous sommes bien en situation de cohabitation, l’exécutif et la majorité parlementaire n’étant pas alignés. Mais, la cohabitation, singularité dans un système présidentiel, n’a pas vocation à durer ; elle prépare surtout un scrutin. Dès lors, la construction d’une identité propre afin de mieux se différencier devient un chantier partagé par les deux partis. Le Pastef investit le terrain de la « créance morale » liée au récit de la désignation de l’actuel président de la République comme candidat de substitution après l’inéligibilité d’Ousmane Sonko lors de l’élection présidentielle. Il continue également de porter les promesses de « rupture », voire de « révolution ». « Kiiraay – Les Patriotes républicains », sous la houlette du chef de l’État, mise sur un puissant ancrage territorial grâce aux nombreux élus qui l’ont rejoint. Le parti appelle au consensus, prône l’ouverture à toutes les forces vives et revendique, selon ses fondateurs, les valeurs de la République. Cette différenciation s’accentuera à mesure que les échéances approcheront.
Mais, en deux années de tandem, les Sénégalais ont eu le temps d’apprécier. Pendant 24 mois, Ousmane Sonko a été un puissant Premier ministre, voire davantage. Avec lui, pour la première fois, un chef du gouvernement a eu la haute main sur la composition de son équipe, a nommé à la quasi-totalité des postes de l’exécutif et a installé ses femmes et ses hommes au cœur de l’appareil d’État. S’il est constant que le président de la République définit la politique de la Nation, le ton, durant cette séquence, a été donné par le Premier ministre.
Dans un élan de « rupture », il a incarné une ambition jamais pleinement réalisée : celle qu’avaient portée le Pra/Sénégal et le Pai avec leur revendication d’ « indépendance immédiate » à la fin des années 1950 ; celle expérimentée pendant deux ans — tiens, tiens — par le président du Conseil, Mamadou Dia, autour du socialisme africain et du développement par la base entre 1960 et 1962 ; celle, enfin, théorisée par Cheikh Anta Diop autour du panafricanisme.
Arrivé aux affaires, le leader du Pastef imprime une nouvelle orientation à l’État. C’est l’expérimentation de la fin de l’État postcolonial, la réorientation des partenariats vers une forme de néo-tiers-mondisme, la lutte contre les prébendes, la renégociation des contrats pétroliers et miniers, ainsi que la remise à plat des relations avec le Fonds monétaire international, catalysée par la révélation d’une dette dite « cachée ».
Sa politique a conduit à une dégradation de la notation souveraine du Sénégal, tout en maintenant les subventions sur le carburant et l’électricité. Des milliers de travailleurs ont perdu leur emploi, le secteur du BTP agonise et les investisseurs se font rares. Le poids de la dette plombe la perception globale de son action. Ousmane Sonko avait parlé d’un « mandat de transition » pour qualifier ce quinquennat. Voilà, sans doute, le malentendu résumé en une formule. La fonction présidentielle, rehaussée par la prestation d’un serment, ne saurait être dépourvue d’ambitions. Entre « Kiiraay » et le « Pastef », la première ligne de fracture sera celle du bilan. Qui a fait quoi ? Deux ans sur cinq, c’est déjà 40 % du mandat. En d’autres temps, le Pastef aurait publié un livre blanc…

