Patriotisme. Ce mot est en vogue dans le jargon politique. Certains le brandissent comme un étendard de probité, une ligne de démarcation entre eux « les patriotes », et les autres qui ne le seraient pas. Généralement, ceux qui tiennent ce genre de discours ne connaissent rien des réalités du Sénégal des profondeurs. À partir de leurs bureaux climatisés de Dakar, ils distillent des leçons de moralité et délivrent des certificats de patriotisme à certains ou de traîtrise à d’autres, en fonction de leur appartenance politique. De façon caricaturale, si vous partagez leurs convictions, vous êtes patriote, sinon vous êtes traitre.
En vérité, le patriotisme ne se mesure ni au discours ni au militantisme politique. Les vrais patriotes ne sont pas forcément ceux qui parlent plus haut et plus fort que tout le monde. Ce sont ceux qui agissent au quotidien pour l’intérêt du pays, loin de l’exposition médiatique. C’est le militaire déployé au poste frontalier, loin de sa famille et exposé au danger. C’est l’instituteur du village. C’est l’autorité administrative (préfet, sous-préfet…) qui incarne l’État aux confins du Sénégal. C’est l’infirmière ou la sage-femme qui délivre les soins de santé de base aux populations rurales. Ces hommes et ces femmes incarnent l’État dans des endroits où les populations se sentent parfois abandonnées.
Un récent voyage à l’intérieur du Sénégal m’a permis de mesurer leur engagement et de comprendre les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles travaillent ces fonctionnaires. Ils sont dans des bureaux parfois délabrés, où il n’y a pas la clim, alors que la température frôle les 50° pendant certaines périodes de l’année. J’ai entendu des témoignages déchirants. J’ai vu des hommes et des femmes dévoués. Durant l’hivernage, certaines localités sont coupées du reste du pays et exposées aux inondations et aux crues du fleuve Sénégal. Ces agents de l’État partagent le sort difficile des populations. J’ai vu un adjoint d’un sous-préfet dont la maison a été inondée et qui a bravé les eaux pour se rendre à des réunions. À la différence du patriotisme de salon ou militant, eux sont dans l’action tous les jours. Certains ont le sentiment d’être oubliés par la hiérarchie dans un coin perdu du Sénégal mais tiennent leurs positions avec dignité, honneur et patriotisme. Certains risquent leur vie tous les jours et sont souvent mal payés. Ce sont eux qui incarnent la légitimité patriotique.
J’ai aussi vu des populations résignées, qui ne sentent pas la présence de l’État. J’ai vu un chef dont le village a été inondé par les crues du fleuve Sénégal. En ce début d’hivernage, lui et ses administrés vivent sous la hantise des eaux. Il déplore l’absence de réaction de la puissance publique face à cette situation. Il menace d’arrêter de voter « parce que l’État ne nous est d’aucune aide ». Dans un contexte de crise sécuritaire notamment à la frontière Est du pays, l’État doit prêter une oreille attentive à ses populations, les rassurer et leur assurer l’accès aux services sociaux de base. Il doit aussi motiver ses représentants dans ces contrées. C’est à ce prix qu’il pourra consolider le patriotisme.
Selon la définition communément admise, le patriotisme c’est l’amour de la patrie et l’attachement profond à une communauté nationale. Il se manifeste par la volonté de servir, de défendre et de promouvoir les valeurs de son pays. Le dictionnaire « Larousse » précise que ce sentiment implique un engagement pour le bien commun. Mieux que ce patriotisme abstrait, nous avons vu des hommes et des femmes qui appliquent un patriotisme éclairé, reposant sur un engagement au quotidien. Ainsi, le patriotisme est un contrat moral avec l’État, qui se renouvelle tous les jours, impliquant un don de soi, la prise de risque et une loyauté à toute épreuve.
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