Les malheurs ont quelques fois du bon. Il y avait peu encore, quand on connaissait les délestages intempestifs, les coupures d’électricité étaient des moments privilégiés pour se retrouver en famille. Le courant passait mieux. Ces instants d’immersion bienheureuse pouvaient porter plusieurs sceaux.
L’occasion peut s’emballer en un joyeux show improvisé où quelqu’un en prend trop peu cher pour sa tête. Des moments où les quolibets et les contes se diffusent tous azimuts, pour un humour innocent ou un viatique à considérer. Où la causerie pouvait laisser subitement place à un intermède musical, révélant des talents de danseurs insoupçonnés et de boute-en-train impertinents. L’humour et le rire sont vrais, dans ces safe space. Ces instants dans la lueur pouvaient porter une empreinte plus solennelle. Ils devenaient des minutes cathartiques, où des membres de la famille venaient étaler leurs angoisses et inquiétudes.
Ces agoras spontanées pouvaient servir d’espaces pour des procès sans jugements, où les nostalgiques riaient jaune des curieux aléas de la conjoncture et où se réajustaient quelques négligences coupables. Dans ces récréations pas toujours sombres, l’obscurité est chahutée par les flammes de bougies qui semblaient danser au gré des digressions. L’éclairage se réalisais parfois avec des lampes torches de camping ; surtout celles en métal, grises avec un bouton rouge, fonctionnant aux grosses piles. Ces spectacles avaient principalement pour cadres les cours des maisons ou les patios, en zone urbaine. Si la durée du délestage exagérait, ces rencontres se prolongeaient dans la rue. Pour y prendre de l’air et se retrouver pour les mêmes joies de l’intérieur, ataaya sur le feu. En campagne, le tableau est plus habituel, et gagne en joie et en ampleur en temps de clair de lune ou de fin de récolte. En cette période de grisaille politique, entre deux-temps de doute et d’épouvante, le 1er Festival ouest-africain des arts et de la culture (Ecofest, 30 novembre – 6 décembre) a constitué cette fenêtre rédemptrice.
Heureusement que le Premier ministre Ousmane Sonko, « le maître du jeu » et des foules, a pris notre vérité à son compte. Sa déclaration franche à la cérémonie d’ouverture de ce festival culturel sous-régional, dimanche dernier, a sans doute fait bonne publicité. Mais elle affirmait surtout le bien-être, la refondation, la béatitude et la remise en perspective qu’inspirent les arts et les convenances socioculturelles. « Ces quelques moments passés ensemble, sont parmi les meilleurs moments que j’ai vécus depuis très, très longtemps. (…) J’étais fatigué des chiffres et des statistiques », a réagi à chaud Ousmane Sonko, après avoir suivi les performances artistiques et avant de prononcer son discours préparé. Le Premier ministre marquait son bonheur d’assister à « un grand moment de partage, d’échanges et de générosité artistiques ». C’est que le Président de Pastef-Les Patriotes, après des semaines d’emballement politique et de quelques joutes, a dû se rendre des paisibles allégresses des loisirs cultivés. Devant lui, en peu de temps, le spectacle « Pour que le pagne ne s’effiloche », écrit et proposé par le metteur en scène Mamadou Seyba Traoré, a brossé en moins d’une heure tout ce que politiciens et « intellectuels » n’ont pu clairement exposer avec force argumentaires et diatribes inconséquentes.
L’ensemble lyrique, le ballet, la troupe théâtrale, la chorale et les crieurs ont fait l’essentiel. Les artistes ont servi toute l’essence de la Charte de Kurukan Fuga (1236), dont les termes suffisent seuls comme arguments pour taire toute querelle dans cette sous-région où nos biais culturels sont jumeaux. Cette unité culturelle qui fait que la Cedeao des peuples tient et tiendra, malgré une Cedeao des États qui ne cesse que chanceler. Ce pacte socioculturel, liant spirituellement toute l’Afrique de l’Ouest, rappelle que la paix et la concorde, adossées à la paix et la dignité humaine, sont les recettes d’une société développée. La Charte du Mandé nous dit que la liberté d’expression comme la justice et le respect des autres, restent fondamentaux. Elle nous recommande de prendre particulièrement soin de la femme, l’enfant et la nature. Elle stipule surtout de ne pas nous trahir les uns les autres, de ne pas manquer à nos devoirs et promesses. Il n’y a que l’art pour sermonner avec des vérités crues, sans offenser ni indexer. Mais il faut pouvoir percevoir son message crypté par l’esthétique et la subtilité. Ce qu’avaient loupé des hommes politiques, au milieu des années 1980, après avoir regardé la pièce théâtrale « Xuus maa ñap », inspiré de « La Mandragore » de Machiavel …
mamadou.oumar.kamara@lesoleil.sn

