En 1975, Robert Poujade, ancien ministre français de l’Environnement, publiait un ouvrage au titre devenu emblématique : Le ministère de l’Impossible. Il relatait les confessions d’ex-ministres désarmés devant l’incapacité à inscrire l’environnement au cœur des priorités gouvernementales.
Un demi-siècle plus tard, le Sénégal n’a toujours pas rompu avec cette fatalité. La scène est presque symbolique. Le 3 décembre 2025, à l’Assemblée nationale, le ministre sénégalais de l’Environnement et de la Transition écologique, Dr Abdourahmane Diouf, croule sous près de 400 questions. Sous forme de boutade, il lance à son collègue des Finances et du Budget, Cheikh Diba : « Pour répondre à tous les députés, il me faudrait… tout le budget du Sénégal !» Derrière l’humour se cache une réalité brutale : la contradiction permanente entre la croissance économique telle qu’on la conçoit et l’exigence d’une gouvernance durable. On parle de développement durable, mais on continue de privilégier les logiques productivistes. Les exemples sont nombreux. Dans les mines, seule la Grande Côte Operations réhabilite réellement ses sites.
Partout ailleurs, on extrait, on gagne… et on laisse faire. Dans la forêt classée de Mbao, pourtant appelée le poumon vert de Dakar, le front agricole avance sans frein : de 44,73 hectares en 2006 à 173,18 hectares en 2025. Sur le littoral, la mer grignote entre 1 et 1,5 mètre par an, selon la Division de gestion du littoral du ministère de l’Environnement et de la Transition écologique. Quant à la pollution plastique, la loi existe depuis dix ans, mais elle reste largement inappliquée. Le ministère lui-même a rappelé devant les députés que 2.000 unités industrielles et 30.000 emplois vivent encore du plastique non conforme. Alors, que veut-on vraiment ? Protéger l’environnement ou préserver des rentes économiques à court terme ? Cette contradiction est au cœur d’un mal structurel. L’économie domine encore l’écologie, alors même que les conséquences deviennent vertigineuses. Le budget du ministère de l’Environnement atteint certes un niveau record de 117 milliards de FCfa, mais surtout parce qu’il intègre désormais des programmes transférés depuis le ministère des Collectivités territoriales. Une simple réorganisation interne davantage qu’un engagement stratégique.
Pourtant, ce ministère transversal ne devrait ni être un refuge politique ni un département secondaire. Il exige une combinaison rare : connaissance du terrain, maîtrise des enjeux climatiques internationaux, capacité de négociation, réseau global et un dialogue constant avec les communautés locales. Car aucune politique environnementale ne peut réussir sans ceux qui vivent, au quotidien, la déforestation, l’érosion côtière ou la pollution industrielle. Rendre possible le « ministère de l’impossible », c’est reconnaître que l’environnement n’est pas une variable d’ajustement, mais un pilier stratégique du développement national. Pour cela, il faudra rompre avec le réflexe économique, imposer une véritable redevabilité écologique aux entreprises et redonner leur valeur aux études d’impact. Le défi est immense, mais pas insurmontable. Le Sénégal franchira un cap le jour où l’on arrêtera d’opposer développement et écologie, lorsque la nature ne sera plus perçue comme un simple capital à exploiter. Alors, peut-être, le «ministère de l’impossible» deviendra enfin… le ministère du possible.
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