Les hommes ont haussé le ton pour dénoncer le silence des mouvements féminins à la suite du meurtre du sexagénaire Cheikh Oumar Ndiaye par sa deuxième épouse. Mais c’est ignorer que le silence ne rime pas forcément avec indifférence. Celui des femmes, loin d’être coupable, traduit, quelque part, une sidération face à un acte qui dépasse l’entendement.
Au nom des principes universels des droits humains, des femmes ont, elles aussi, condamné cette violence létale. Qu’elle soit commise par un homme ou une femme, elles ne peuvent la cautionner. Une vie humaine demeure sacrée. Nul n’a le droit de tuer. Elles ont été nombreuses à s’indigner en apprenant qu’une jeune femme de 20 ans, enceinte, aurait mortellement poignardé son époux pendant son sommeil, à la suite d’un différend familial. Selon des informations rapportées par la presse, elle lui reprochait notamment d’avoir frappé son fils, né d’une précédente union. La nouvelle a provoqué un profond émoi. Les cœurs ont été meurtris. Les statistiques criminelles montrent que les femmes restent très minoritaires parmi les auteurs d’homicides et de crimes violents. À l’échelle mondiale, les hommes sont largement surreprésentés parmi les auteurs de violences létales. Mais cette réalité statistique ne saurait conduire à nier les violences commises par des femmes, notamment dans le cadre familial.
Il est souvent souligné que certaines formes de violence sont moins visibles : violences verbales, psychologiques, émotionnelles ou relationnelles, brimades, humiliations, pressions morales ou harcèlement. On les impute souvent à la gent féminine. Dans certains foyers, les conflits conjugaux, les tensions liées à la polygamie ou encore les difficultés de cohabitation vont jusqu’à créer des situations de grande violence. Si des hommes dénoncent aujourd’hui ce qu’ils considèrent comme des indignations à géométrie variable, il faut reconnaître qu’ils ne sont pas les seuls. Des féministes se sont inscrites dans la même dynamique. La sociologue Nathalie Heinich, dans son ouvrage, « Etats de femme : l’identité féminine dans la fiction occidentale », met notamment en garde contre une conception d’une justice fondée sur l’appartenance à une catégorie plutôt que sur l’examen des faits. Elle considère qu’un individu ne devrait pas être jugé en fonction de son sexe, mais de ses actes.
Faire du sexe de l’auteur un critère déterminant de culpabilité reviendrait à renoncer, selon ses explications, à l’un des principes fondamentaux de la justice : la responsabilité individuelle. Elle invite à éviter des lectures trop simplistes des relations humaines et à s’interroger concrètement sur les causes concrètes qui conduisent à la violence : histoire personnelle, environnement familial, éducation, conflits conjugaux, précarité, emprise, traumatismes ou encore exposition à certains contenus numériques. Sous nos cieux, le meurtre de Cheikh Oumar Ndiaye a également suscité la réaction d’hommes qui estiment qu’il est temps de parler de certaines violences qu’ils disent subir dans la sphère privée. Tout en reconnaissant que les femmes sont statistiquement minoritaires parmi les auteurs d’homicides volontaires, ils évoquent des violences physiques non mortelles, mais aussi verbales, psychologiques et émotionnelles. Ces situations existent et méritent d’être entendues. Les reconnaître ne signifie nullement mettre sur le même plan toutes les formes de violences ni effacer les réalités documentées des violences faites aux femmes. Il s’agit plutôt de rappeler qu’aucune violence ne devient acceptable parce qu’elle est commise par une femme. Dans l’espace familial, les conflits peuvent parfois dégénérer.
Tensions conjugales, rivalités, jalousie, conflits liés à la polygamie ou difficultés de cohabitation peuvent donner lieu à des comportements agressifs. Mais il convient de ne pas transformer ces réalités en accusations générales contre les femmes. Le silence des femmes face au meurtre d’un homme ne peut pas être interprété comme une approbation. Et la dénonciation des violences subies par certains hommes ne doit pas être perçue comme une attaque contre les combats féministes. L’humanité prime sur toute autre considération.
matel.bocoum@lesoleil.sn


