Un tiret peut-il trahir l’utilisation de l’intelligence artificielle dans un texte ? Sur les réseaux sociaux, certains lecteurs semblent en être convaincus. Le tiret cadratin (—), ce long trait horizontal qui ponctue de plus en plus de publications, est devenu pour certains un indice presque infaillible de l’intervention de ChatGPT ou d’autres assistants conversationnels.
Pourtant, cette interprétation confond une habitude d’écriture avec une preuve d’origine.En typographie française, le tiret est un signe de ponctuation qui possède plusieurs fonctions. Il peut introduire les répliques d’un dialogue, encadrer une incise ou mettre en valeur une idée. Il contribue ainsi à organiser le discours, à marquer une interruption ou à apporter une précision. Son utilisation ne relève donc pas d’une invention récente de l’intelligence artificielle, mais de conventions typographiques établies bien avant l’apparition des outils génératifs.
Pourquoi, dès lors, ce signe est-il devenu si suspect ? La réponse tient en partie aux habitudes des modèles de langage. En apprenant à partir d’importants volumes de textes, notamment des articles, des essais et des ouvrages publiés, ces outils reproduisent des régularités stylistiques présentes dans leurs données d’entraînement. Le tiret cadratin fait partie de ces habitudes. Certains assistants l’utilisent fréquemment pour introduire une explication, souligner un contraste ou donner du rythme à une phrase.
Cette tendance n’est pas qu’une impression. Une analyse du Pew Research Center publiée en août 2026, fondée sur un échantillon de 490.000 textes du Web, constate que la fréquence du tiret cadratin a environ doublé par rapport à 2023. Les chercheurs relèvent également une utilisation plus fréquente de ce signe par les modèles d’intelligence artificielle. Mais ils apportent une précision essentielle : les auteurs humains utilisent eux aussi ce signe de ponctuation. Sa présence ne permet donc pas, à elle seule, de conclure qu’un texte a été généré par une machine.
Il faut ainsi distinguer deux choses : un indice statistique et une preuve individuelle.
À l’échelle d’un vaste ensemble de textes, la fréquence de certains signes ou expressions peut aider à identifier des évolutions stylistiques associées à l’utilisation de l’IA. En revanche, repérer un tiret cadratin dans un article, une publication Facebook ou un message professionnel ne permet pas d’en déterminer l’auteur. Un journaliste qui maîtrise les règles typographiques peut l’utiliser naturellement. Un écrivain peut en faire une caractéristique de son style. Un utilisateur peut également le conserver après avoir fait relire son texte par un assistant numérique.
Le problème apparaît lorsque cette observation devient un verdict. À force d’associer certains signes à l’intelligence artificielle, des lecteurs risquent de soupçonner des textes authentiquement humains et de confondre qualité rédactionnelle, correction typographique et automatisation. L’inverse est tout aussi trompeur : supprimer les tirets, multiplier les fautes ou dégrader volontairement un texte ne garantit pas qu’il échappera à une détection de l’IA.
Pour les journalistes, les enseignants et les professionnels de l’information, l’enjeu est important. L’évaluation de l’origine d’un contenu ne peut reposer sur un seul signe de ponctuation. Elle exige une approche plus globale : examiner le contexte de production, confronter les informations aux sources, analyser les éventuelles incohérences et, lorsque cela est possible, s’intéresser aux différentes étapes de rédaction.
L’intelligence artificielle transforme les pratiques d’écriture, mais elle n’a pas inventé les règles de la langue. Le tiret cadratin peut être un indice d’une évolution des habitudes rédactionnelles à l’ère des modèles génératifs. Il n’est pas une signature exclusive de ces outils.
En matière d’information, une règle reste essentielle : un soupçon n’est pas une preuve. Et un simple tiret ne devrait jamais suffire à condamner un texte.
cheikh.tidiane.ndiaye@lesoleil.sn

