Depuis l’avènement d’Internet, puis l’irruption des réseaux sociaux, le monde, que Marshall McLuhan annonçait déjà comme un « village planétaire », a muté en un immense arbre à palabres. Un arbre sans silence, où la parole a fini par étouffer le sens. Un vacarme incessant s’est emparé de la planète. Tout y est dit, commenté, jugé, souvent dans la même indifférence.
Du match de football à la guerre la plus meurtrière, tout se vaut. La tragédie devient anecdote, la mort spectacle. On commente une offensive militaire comme un sketch raté. On rit parfois du drame humain avec une légèreté glaçante. Des éclats d’humour noir traversent la toile : ici une exécution tournée en dérision, là des morts réduits à des chiffres. La mort elle-même semble avoir perdu son poids.
À force d’être instrumentalisée, elle a cessé d’être sacrée. Tuer devient un acte presque ordinaire, dilué dans le flux des images. Le droit international n’est plus qu’un chiffon agité dans le vent des intérêts. Plus personne n’y croit vraiment. Et pendant que le monde défile en direct, Donald Trump, fidèle à lui-même, attise les braises.
Provocateur compulsif, il alimente cette machine à bruit avec ses déclarations fracassantes. Jusqu’à cette sortie, presque irréelle, où il accuse le souverain pontife de laxisme, provoquant une réplique sèche : « Je n’ai pas peur de Trump ». Une scène digne d’un théâtre du dérisoire, si elle ne s’inscrivait pas dans une réalité si lourde. Au Sénégal aussi, le sérieux vacille. Ce qui relevait de la gravité devient divertissement.
Des affaires sensibles sont détournées en contenus viraux, suscitant rires et moqueries. Le drame des uns devient le loisir des autres. Des députés refusent de lever face à une autorité administrative : au lieu d’un débat de fond, l’affaire est happée par les interprétations hâtives et les règlements de comptes. Nous sommes passés de l’analyse fondée à ce tribunal permanent du « ce que j’en pense ».
Chacun devient juge, sans autre légitimité qu’un clavier. Ce vacarme n’est pas neutre. Il structure le débat autant qu’il le déforme. Il donne l’illusion de participer, tout en éloignant des enjeux essentiels.
Comme le redoutait déjà Hannah Arendt, le danger n’est pas toujours dans le fracas, mais dans cette banalité qui rend tout acceptable. Dans ce brouhaha, deux figures émergent : ceux qui existent à travers le flux, et politiciens qui trouvent, dans ce tumulte, un écran commode. Car pendant que le peuple commente, débat, s’indigne ou se divertit, il regarde moins, il questionne moins, il exige moins. Le vacarme n’est pas seulement un bruit. Il est devenu un système, qu’il faut alimenter en permanence.
Et dans ce système, le silence, celui qui permet de penser, est peut-être la première des urgences.

