On nous a appris à l’école que l’esclavage avait été aboli en 1848 grâce à Victor Schœlcher. Sauf que cette réalité n’a pas totalement disparu. Sous des formes nouvelles, l’exploitation des êtres humains et la traite des personnes persistent. L’esclavage ne porte plus les chaînes de fer d’autrefois ; il se nourrit désormais de la pauvreté, de la migration et de la cupidité. Dans les sites d’orpaillage, il prospère à l’ombre du métal jaune.
À Kédougou, la ruée vers l’or a ses effets pervers. Il fait fantasmer, attise les convoitises et attire comme un aimant. Les orpailleurs, tels des charognards attirés par une proie, affluent vers les sites aurifères pour tenter leur chance. Mais l’or ne fait pas que des heureux. Autour des sites miniers s’est développée une économie parallèle où prospèrent toutes les formes de trafics. Parmi elles, l’une des plus odieuses demeure la traite des femmes et des jeunes filles à des fins d’exploitation sexuelle. Le scénario est presque toujours le même. De jeunes Nigérianes, mais aussi des Sénégalaises et d’autres ressortissantes ouest-africaines, sont séduites par de fausses promesses d’emploi ou de départ vers l’Europe. On leur fait miroiter une vie meilleure. En réalité, elles sont conduites droit dans un piège dont il est extrêmement difficile de s’échapper.
Récemment encore, l’arrivée de deux jeunes femmes nigérianes à Kharakhéna a confirmé ce drame silencieux. L’une d’elles aurait été contrainte de se prostituer pour rembourser une dette de 2,5 millions de FCfa correspondant aux frais de son voyage. Les enquêteurs ont arrêté une ressortissante nigériane soupçonnée d’avoir organisé leur acheminement jusqu’au Sénégal. Selon les premiers éléments de l’enquête, un véritable système de financement liait plusieurs complices, qui devaient se partager les revenus de la prostitution.
Depuis plusieurs années, des réseaux criminels parfaitement organisés recrutent de jeunes femmes, principalement au Nigeria avant de les faire transiter par le Bénin et le Mali. Une fois arrivées au Sénégal, elles voient leurs documents d’identité confisqués. Elles deviennent alors prisonnières d’une dette qu’elles ne pourront évidemment jamais rembourser.
L’étude publiée en 2025 par le Centre de recherche et de sensibilisation sur la traite des personnes (CenHTRO) donne froid dans le dos. Elle met en évidence l’ampleur du phénomène. Selon cette enquête, la proportion de victimes de traite parmi les jeunes femmes exerçant le commerce du sexe dans les zones aurifères est passée de 20% en 2021 à 51% en 2024. L’étude révèle également que 57% des victimes interrogées à Kédougou et à Saraya ont été contraintes à des actes sexuels pour rembourser des dettes imposées par leurs exploiteurs. À cela s’ajoutent la confiscation des documents d’identité, l’obligation de vivre sous le contrôle des réseaux et des systèmes d’endettement qui rendent toute fuite presque impossible. Autre enseignement inquiétant : 82% des victimes identifiées sont originaires du Nigeria et 10% du Sénégal.
Le travail de l’antenne de la Division nationale de lutte contre la traite des personnes et pratiques assimilées (Dnlt) de Kédougou est à saluer. Chaque année, ses enquêteurs démantèlent plusieurs réseaux de proxénétisme et de traite d’êtres humains. Les arrestations se succèdent sans parvenir à tarir durablement ce trafic. À l’image de l’hydre de la mythologie grecque, chaque réseau démantelé semble aussi remplacé par un autre.
Le métal jaune continue de nourrir tous les espoirs d’enrichissement. Mais tout ce qui brille n’est pas de l’or. Derrière les paillettes du métal précieux, il y a des vies brisées, des rêves confisqués et une dignité piétinée. Près de 178 ans après son abolition, l’esclavage que l’on croyait relégué aux livres d’histoire, se cache aujourd’hui dans les circuits de la migration clandestine, dans les réseaux de traite et dans l’exploitation des plus vulnérables. Il n’a pas disparu ; il a simplement changé de visage. Et tant que des êtres humains continueront d’être vendus, exploités ou réduits à l’état de marchandises, il sera difficile d’affirmer que ce phénomène appartient au passé.

