Il est des faits divers qui, au-delà du brouhaha de l’actualité, percent la conscience comme une écharde. Celui qui a traversé les unes du samedi 6 décembre 2025 n’est pas qu’une histoire tragique de plus. C’est une blessure ouverte dans notre humanité.
Une jeune femme de 24 ans, Oumy Sané a reconnu avoir ôté la vie à son propre enfant après avoir tenté d’en maquiller la mort en décès naturel. Le motif invoqué : le manque de moyens. À cet instant précis, quelque chose vacille. Quelque chose de profond, de sacré. L’acte en lui-même échappe à toute tentative de justification, comme certains ont pourtant osé le murmurer. Il s’impose à nous avec la brutalité de l’impardonnable. Car il est des gestes dont la société ne peut ni amortir le choc ni absorber les vibrations. Tuer, quel qu’en soit le prétexte, est abominable. Mais tuer par anticipation d’une pauvreté possible, tuer parce qu’on renonce avant même la lutte, c’est plus qu’un crime : c’est une désertion. Une reddition intime devant les épreuves de la vie. Une renonciation à la foi, à l’espoir, à la solidarité, à tout ce que nous avons patiemment bâti comme socle commun. Il ne s’agit pas d’endosser la toge du juge, encore moins d’ignorer le poids de la misère ou la morsure de la solitude.
Ces réalités sont là, têtues, souvent brutales. Mais la main qui se referme sur la vie d’un enfant franchit une frontière infranchissable. Et cette frontière n’est pas seulement morale : elle est civilisationnelle. Une mère qui enfante et tue ne blesse pas uniquement sa chair. Elle déchire le tissu symbolique qui nous relie les uns aux autres, ce pacte invisible qui fait de nous une société. Une nation. Le Livre a pourtant parlé, avec une clarté qui ne laisse aucune marge à l’ambiguïté : « Il n’y a point de bête sur terre dont la subsistance n’incombe à Allah… » (S11, v6). Nos traditions aussi, avec leurs maximes polies par les siècles : « Dieu assure la subsistance de qui Il fait naître. » Et ce wolof abrupt, qui claque comme un rappel à l’ordre : « Guémigne gou Yàlla khar, defsi gnam ! » Mon ami Bro aime plaisanter : « Si c’est pour mettre de la bouillie à tous les coups, Il pourrait rationaliser Sa création… » Mais même cette ironie souligne l’essentiel : la vie n’arrive jamais nue.
Elle vient avec sa part de providence, et avec la communauté qui en est le prolongement naturel. C’est là que réside le drame derrière le drame : l’effondrement des liens. Comment une jeune femme a-t-elle pu croire qu’elle était seule au point que la mort paraisse plus légère qu’une demande d’aide ? Comment avons-nous collectivement laissé cette solitude se creuser comme un gouffre, jusqu’à avaler l’instinct le plus essentiel, celui de protéger la vie ? Parce que cet acte n’est pas seulement celui d’une personne. Il est le miroir brutal d’une société qui se fissure. D’un présent où l’on préfère justifier l’injustifiable plutôt que questionner les fractures qui l’ont rendu possible. Oui, tout n’est pas excusable. Oui, tout n’est pas pardonnable. Et ce geste, précisément ce geste-là, appartient à cette zone d’ombre où même la compassion marche à pas hésitants.
Une société qui accepte l’idée qu’un enfant puisse être tué par peur de l’avenir est une société qui a perdu la boussole du sacré. Une société où la pauvreté devient une circonstance atténuante du meurtre n’est pas une société en crise : c’est une société en chute libre, qui se détourne de ses fondements et s’habitue à l’indicible. Voilà pourquoi ce fait divers, de mon point de vue, n’est pas un simple fait. C’est un avertissement. Une gifle venue réveiller nos consciences ensommeillées. Un rappel urgent que la vie est une ligne rouge. Que notre humanité ne se négocie pas. Que chaque enfant qui naît est une parcelle de lumière confiée à nos mains, non un poids à délester dans l’obscurité. Et que l’impardonnable, lorsqu’il se produit, n’appelle pas l’indifférence mais un sursaut. Un vrai. Un sursaut de société, un sursaut de cœur, un sursaut de foi.


