Tel un serpent de mer, le débat sur la récente attribution de licences de pêche « démersale » côtière s’inscrit dans une vieille controverse. Il s’agit de celui de la transparence dans la gestion d’un patrimoine marin sous forte pression. Si les acteurs de la pêche réunis autour de la Coalition nationale des acteurs pour une pêche durable ruent dans les brancards, la polémique persiste, malgré le communiqué du ministère des Pêches et de l’Économie maritime.
Depuis les années 1970, le Sénégal est entré dans une logique d’accords de pêche avec des partenaires étrangers. L’objectif est de valoriser un potentiel halieutique important, mais déjà exposé aux pressions industrielles. Progressivement, la gestion de la ressource devient un équilibre délicat entre recettes économiques, souveraineté alimentaire et conservation. Les chiffres de 2019 illustrent cette montée en charge : 198 navires autorisés à pêcher dans les eaux sénégalaises contre 177 en 2018, soit une hausse de 12 %. Parmi eux, 154 navires sénégalais côtoient 32 navires européens, 12 navires gambiens et un navire caboverdien. Cette densité traduit une pression croissante sur des stocks déjà fragilisés, notamment les espèces démersales.
C’est dans ce contexte qu’éclate la controverse de 2020, en pleine pandémie de Covid-19. La Commission consultative d’attribution des licences de pêche examine alors 56 demandes, dans un climat de forte tension. Des organisations professionnelles et de la société civile dénoncent des pratiques jugées opaques, notamment autour de la « sénégalisation » de navires étrangers via des montages juridiques complexes. Depuis, la question de la transparence est devenue centrale, mais aussi structurelle. Elle ne porte plus seulement sur le nombre de licences, mais sur les critères d’attribution, la qualité des données scientifiques et la traçabilité des décisions. Le Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (Crodt), censé éclairer la décision publique, reste confronté à des limites de moyens et de diffusion des données. Ce qui entretient l’idée d’une gestion encore partiellement « à vue ».
Dans sa dernière mesure d’attribution de licences, en mai 2024, le ministère des Pêches a publié la situation du pavillon sénégalais : 132 navires nationaux autorisés à pêcher contre 154 en 2019, 19 chalutiers étrangers, 17.449 pirogues recensées et 7.493 permis de pêche. Une démarche présentée comme un effort de transparence et de rupture avec l’opacité dénoncée depuis des années. Mais elle ne règle pas encore la question centrale du contrôle réel et de l’accès continu aux données. En effet, la pêche représente environ 3,2 % du Pib et fait vivre, selon les estimations, entre 600.000 et 2 millions de personnes.
La publication des chiffres ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’un accès régulier aux données scientifiques, d’un contrôle effectif des captures et d’une clarification des critères d’attribution des licences. La transparence ne peut pas être ponctuelle, elle doit devenir systémique. Dans ce contexte, chaque licence accordée n’est pas un simple acte administratif, mais un choix écologique aux conséquences durables. Le défi est donc double. Il s’agit de renforcer la gouvernance, en consolidant les institutions scientifiques et les mécanismes de contrôle. Mais il s’agit aussi de transformer la transparence en culture de gestion, et non en communication ponctuelle. Publier des listes est un pas important. Garantir la traçabilité complète des décisions et leur cohérence avec l’état réel des stocks en est un autre, bien plus exigeant. bgdiop@lesoleil.sn

