À Dakar, ce jeudi 16 avril, la souveraineté a quitté les manuels pour entrer dans l’arène. Le forum « Agora Penc » de Afrikajom Center n’a pas seulement réuni des têtes bien faites, il a révélé une impatience. Celle d’un pays qui ne veut plus commenter son destin, mais l’écrire. Derrière les discours policés, une tension sourde. Derrière les formules savantes, une question simple et redoutable. Qui commande vraiment ici ?
Le mot souveraineté a retrouvé une vigueur neuve, presque insolente. Il circule dans les universités, dans les rédactions, dans les rues. Il séduit une jeunesse qui ne se contente plus des récits officiels. Elle pressent que l’indépendance, acquise dans les années soixante, n’a pas épuisé la question. Elle en a déplacé les termes. Car la première souveraineté est une conquête intérieure. Elle consiste à rompre avec une architecture héritée, celle de l’État colonial. Né dans le fracas feutré de la Conférence de Berlin, cet État n’a jamais été conçu pour servir. Il administre, il ordonne, il prélève. Il parle au nom des populations sans leur parler vraiment. Il gouverne à distance, même quand il est proche.
Sa marque la plus tenace est la centralisation. Un pouvoir vertical, sûr de lui, peu enclin au doute. La décision descend, la société encaisse. Le débat existe, mais souvent comme un décor. Cette mécanique, transmise sans véritable refonte, continue d’organiser nos réflexes politiques. Elle produit des États forts en apparence, fragiles dans leur lien avec les citoyens.
À cette verticalité s’ajoute une économie tournée vers l’extérieur. Routes et rails n’ont pas été pensés pour relier les peuples entre eux, mais pour relier les ressources aux ports. Le geste productif regarde ailleurs. L’essentiel se décide hors du territoire. Ce schéma a la vie dure. Il se prolonge dans la domination des grandes entreprises étrangères qui tiennent des pans entiers de l’activité. Le marché existe, mais la maîtrise échappe. Il y a aussi cette fracture juridique, moins visible mais tout aussi décisive. Hier, l’indigénat. Aujourd’hui, des inégalités d’accès, des privilèges diffus, des zones d’exception. L’égalité proclamée peine à devenir une réalité vécue. L’État dit le droit, mais ne parvient pas toujours à le faire partager.
Enfin, l’État colonial savait s’appuyer sur des relais locaux. Il ne disparaît pas, il se transforme. Des élites prennent place dans le dispositif, parfois avec sincérité, parfois avec opportunisme. La continuité l’emporte sur la rupture. Faut-il s’en étonner si la souveraineté revient comme une exigence ? Elle ne se décrète pas, elle se construit. Elle suppose d’abord de reprendre possession de l’État. Non pour le démolir, mais pour le réorienter. Le rapprocher. Le rendre comptable. Un État qui écoute avant de trancher, qui associe avant d’imposer.
Elle exige ensuite une reconquête économique. Confier davantage de leviers aux acteurs nationaux, soutenir l’initiative locale, investir dans des chaînes de valeur qui ne s’arrêtent pas aux matières premières. Il ne s’agit pas de fermer les portes, mais de négocier d’égal à égal. La souveraineté n’est pas l’autarcie, c’est la capacité de choisir.
Reste la question décisive, celle que les tribunes contournent parfois. La compétence. Sans technicité, la souveraineté est un slogan. Avec elle, elle devient une politique. Former, innover, produire du savoir utile. Refuser le confort des idéologies qui flattent mais n’arment pas. La passion est nécessaire, elle n’est pas suffisante.
À Dakar, le débat est lancé. Il ne s’arrêtera pas avec la fin du forum. Il se poursuivra dans les décisions, ou dans leur absence. La souveraineté, au fond, est moins une proclamation qu’une discipline. Une manière exigeante d’habiter l’État, l’économie et le savoir. Une promesse qui n’attend plus que des preuves.
sidy.diop@lesoleil.sn

