Vendredi 5 décembre 2025, à Washington, le tirage au sort de la Coupe du monde 2026 a ressemblé à un spectacle hollywoodien. Paillettes, musique, projecteurs, sourires calibrés, tout semblait parfaitement orchestré. Rien ou presque n’a été laissé au hasard.
Sous couvert d’équité sportive et d’équilibre géographique, la FIFA a en réalité façonné un tirage sur mesure, au service de ses intérêts économiques et de ceux de ses partenaires audiovisuels. Le football a une fois encore épousé la logique du marché. Dès le départ, l’instance a rappelé qu’il ne peut y avoir qu’une seule équipe d’une même confédération par groupe. Brésil et Uruguay ne pouvaient pas se retrouver ensemble, pas plus que les États-Unis et le Panama. L’UEFA fait exception, seize nations pour seulement douze groupes. Cette règle, présentée comme un principe de bon sens, limite déjà le hasard. Dans cette Coupe du monde élargie à 48 équipes, la FIFA ne veut surtout pas d’élimination prématurée de grandes nations. Pour s’en prémunir, elle a introduit au dernier moment une règle « protectrice » : Espagne, Argentine, France et Angleterre ne pourront se croiser qu’en demi-finales, à condition qu’elles terminent premières de leur groupe. Mieux ou pis, l’Espagne et l’Argentine, première et deuxième au classement FIFA, ne peuvent s’affronter qu’en finale, car les deux équipes sont dans tableaux séparés comme en tennis.
Et l’on se demande pourquoi la FIFA s’accroche à ses boules alors que l’UEFA utilise un simple bouton pour la Ligue des champions. Le tirage reste une mise en scène. Le hasard serait trop dangereux pour une instance dont l’image reste fragile. La FIFA joue l’équilibriste entre modernité réglementaire et tradition de façade. Elle combine têtes de série basées sur le classement FIFA, le statut de pays hôte, et critères géographiques pour composer les groupes. Officiellement, c’est de la « justice sportive », dans les faits, c’est de la stratégie. Ceux qui ont regardé la cérémonie n’ont pas manqué de repérer des ajustements troublants. L’Argentine, d’abord tirée dans le groupe I, a été déplacée dans le groupe J pour éviter un croisement trop précoce avec l’Espagne en quart de finale. Cette coïncidence a ensuite été corrigée par une permutation avec la France.
Les Bleus, qui espéraient l’Ouzbékistan comme troisième adversaire, se retrouvent face à la Norvège d’Erling Haaland, avec comme consolation la perspective d’affronter un meilleur troisième en seizième de finale. Pour des critères géographiques, l’Ouzbékistan de son côté, glisse vers le groupe du Portugal. La FIFA invoque les contraintes géographiques, mais ces justifications ne suffisent pas à expliquer ce méli-mélo. Pourquoi ne pas attendre la fin des barrages européens et continentaux pour établir le tirage ? À l’évidence, ce n’est plus un tirage, mais un algorithme de placement où chaque boule doit finir au bon endroit. Autre pièce maîtresse, le classement FIFA. Jadis simple indicateur, il est devenu un outil d’ingénierie sportive. Les quatre premières nations – Espagne, Argentine, France, Angleterre – bénéficient d’une protection institutionnelle et ne se croisent qu’en demi-finale. Derrière le discours d’équilibre et de logique sportive, la télévision dicte le tempo. Les diffuseurs investissent des milliards et veulent des affiches, des noms, donc de l’audience. Pas de favoris éliminés trop tôt.
Une sortie précoce des grandes nations ferait chuter les revenus. La FIFA, devenue un empire financier qui brasse des milliards, veille à ce que le feuilleton tienne jusqu’au bout. Cette manipulation douce du hasard fragilise l’esprit même de la Coupe du monde. Les nations émergentes voient leurs chances se réduire. Elles entrent dans un tournoi où les dés sont pipés dès le départ. L’imprévisibilité, essence du jeu, laisse place au calcul. Le classement FIFA devient une barrière invisible entre puissants et autres. Le football, ce jeu universel où tout le monde pouvait rêver, devient peu à peu un club fermé. Mais il garde toujours son mystère. Les scénarii les mieux écrits s’effondrent face à l’imprévisible. Une contre-performance, un nul inattendu, un soir sans éclat, et tous les plans sont chamboulés. Peut-être qu’en 2026, une équipe dite « petite » bouleversera tout, comme le Maroc en 2022. Malgré les manœuvres et les calculs, le foot reste un jeu, et le jeu n’aime jamais les plans parfaits.
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