La vie de Président ressemble à ces romans dont chacun croit connaître la fin alors que l’auteur lui-même hésite encore sur le chapitre suivant. Dès l’aube, le chef de l’État se réveille avec cette impression étrange que le pays entier s’est introduit dans sa chambre. Un murmure collectif plane autour de son lit, mélange de revendications, d’espoirs, de critiques et de rêves.
Il ouvre les yeux et se découvre souverain par contrat moral, administrateur d’un territoire où les urgences se bousculent comme des passagers dans un car « Ndiaga Ndiaye ». Le premier café n’a jamais le goût du café. C’est un breuvage politique, un élixir de responsabilité où l’arôme se mêle à la rumeur du jour. Le Président le sirote en poursuivant du regard les courbes d’une inflation qui se prend pour un funambule capricieux. Il enfile son costume avec la gravité d’un acteur principal qui sait qu’aucune doublure ne viendra sauver la scène. Les caméras l’attendent. Les conseillers trépignent. Les citoyens commentent déjà son programme avant même qu’il n’ait franchi la porte du palais. La voiture officielle file à travers la ville. Dans ses vitres teintées défilent les silhouettes du peuple. Des marchands, des élèves, des travailleurs, chacun armé de ses questions muettes. Tous semblent dire au Président qu’ils ont voté pour que la vie devienne plus simple. Et lui, adossé à son siège, répond intérieurement qu’il a promis de faire beaucoup plus que cela, pris dans l’enthousiasme des campagnes où les engagements sont des comètes filant plus vite que les réalités budgétaires.
Le Conseil des ministres ressemble parfois à une pièce de théâtre en répétition. Les ministres font glisser des dossiers épais comme des manuels de droit. On y parle de réformes, d’infrastructures, de finances, de diplomatie. On y parle surtout de ce qui manque. Les routes manquent. Les emplois manquent. Les ressources publiques manquent. L’optimisme, lui, ne manque jamais. Le Président en est le premier fournisseur. Il le distribue à voix mesurée, avec ce ton qu’il voudrait pétri de sagesse, même lorsque son esprit fait des acrobaties pour trouver une issue aux urgences qui s’accumulent. Puis, vient l’après-midi, ce moment où les journées présidentielles prennent l’allure d’un marathon administratif. Entre deux signatures, il reçoit des délégations qui espèrent un geste ou une promesse. Chacun apporte son fragment de pays. Une coopérative de pêcheurs raconte la mer. Une organisation de femmes évoque les charges familiales.
Des étudiants décrivent leurs amphithéâtres fissurés. Le Président écoute avec sérieux tout en pensant à ce qu’il faudra retoucher dans le prochain budget, comme un tailleur qui ajuste un costume trop étroit pour une Nation en pleine croissance démographique. La vie de Président n’est pas seulement une succession de réunions. C’est aussi un théâtre où le peuple vient chaque jour demander du pain, de l’eau, de l’électricité, des routes, de la sécurité, de la justice, parfois tout en même temps. Chaque revendication possède une clarté chirurgicale. Chaque réponse est un exercice d’équilibre. Le Président doit expliquer sans se justifier, réformer sans brusquer, protéger sans promettre l’impossible. Il tente d’incarner ce point d’équilibre que la société réclame à haute voix et qu’elle bouscule à chaque instant. Le soir arrive enfin. Les couloirs du palais s’apaisent. Le chef de l’État regagne sa demeure avec l’allure d’un homme qui porte un monde sur les épaules. La nuit est souvent son seul territoire privé. Il y retrouve sa famille et cette normalité discrète qui vaut plus que toutes les escortes.
Les enfants lui demandent pourquoi la lumière a encore sauté à l’école ou pourquoi le bus scolaire ne passe plus régulièrement. Ces questions-là n’ont rien de géopolitique. Elles le ramènent à l’essentiel. Elles résument en quelques phrases tout ce que le pays attend de lui. Au moment de s’endormir, il songe aux critiques qui l’accompagnent jour et nuit. On lui reproche d’être trop présent ou trop absent, trop prudent ou trop téméraire. Il sait que le pouvoir est une scène où l’on vieillit vite. Pourtant il garde en lui une conviction obstinée : celle d’un pays dont il a mesuré la force dans les rues, dans les villages, dans les voix qu’il croise chaque jour. Il se dit que rien n’est simple, mais que tout vaut d’être tenté. Il a encore mille et une raisons de persévérer. Il ferme les yeux. Demain, le pays se réveillera avec lui. Et lui devra, une fois de plus, tenir debout pour ces millions d’attentes silencieuses.
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