La question mérite d’être posée, avec gravité. Jusqu’à quand faudra-t-il compter les victimes avant que la société ne prenne la mesure de cette hécatombe ? Le constat est glaçant, la réponse déconcertante. Les violences et les meurtres impliquant des conjoints ou des petits amis se succèdent à un rythme alarmant. La peur s’installe là où devraient régner l’amour, la confiance et la sécurité. Ce qui devrait être un espace d’affection devient, pour certaines femmes, un piège mortel. Derrière chaque drame, une vie fauchée, une famille brisée et une société confrontée à son impuissance.
Après l’agression à l’acide contre Astou Pierre, dont le présumé auteur, son petit ami, a fui au Maroc il y a quelques semaines, deux autres affaires sont venues alourdir ce sinistre tableau, à Podor et à Thiès.
À Podor, la lycéenne A. Sy a été froidement tuée, placée dans un sac et abandonnée. Son petit ami, principal suspect, reste introuvable depuis la découverte macabre qui a plongé la ville dans l’émoi. Élève en classe de Terminale, cette jeune fille avait un avenir et des espoirs qui ont été brutalement anéantis.
À Thiès, dans le quartier de Keur Massamba Guèye, un autre drame s’est produit dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 octobre 2026. Vers 22 heures, une jeune femme de 25 ans a été mortellement poignardée au domicile de son petit ami, M. Sy, âgé de 42 ans. Selon les premiers éléments, elle s’y était rendue pour récupérer son téléphone, que ce dernier lui aurait dérobé. Une dispute a alors dégénéré. Grièvement blessé au cours des faits, le mis en cause a été évacué à l’hôpital régional de Thiès avant d’être interpellé et placé en garde à vue.
Deux drames, deux femmes tuées et la même interrogation lancinante : comment en arrive-t-on à considérer la vie d’une femme comme une chose dont on pourrait disposer à sa guise ?
Les scénarios se répètent avec une régularité effrayante. Derrière ces tragédies se dessine souvent le même mécanisme : le refus de la rupture, la volonté de contrôler l’autre et cette prétention à faire de l’amour un droit de propriété. Pour certains, la séparation n’est pas un choix à respecter, mais une offense à punir. La femme qui part devient une cible, comme si sa liberté constituait une provocation.
La logique est brutale et inacceptable : « Si tu n’es plus à moi, tu ne seras à personne. » Au nom d’une blessure d’orgueil, certains basculent dans la violence extrême, jusqu’à ôter la vie à celle qu’ils prétendaient aimer.
Disons-le sans détour : la jalousie n’est pas une preuve d’amour, la possession n’est pas un engagement et la violence n’est jamais une réponse à la rupture. Aucun chagrin, aucune frustration, aucune humiliation ne justifie un meurtre.
Certes, le cœur a ses raisons que la raison ignore. Mais cette formule ne doit pas servir d’excuse à l’aveuglement. La confiance est indispensable, mais elle ne doit jamais conduire à fermer les yeux sur l’inacceptable. Une relation ne doit exiger ni soumission, ni peur, ni sacrifice de sa liberté.
Être vigilant, ce n’est pas vivre dans une méfiance permanente. C’est savoir reconnaître les comportements inquiétants et refuser de les justifier au nom des sentiments. Jalousie excessive, contrôle des déplacements et des fréquentations, surveillance du téléphone, harcèlement, menaces en cas de séparation, violences verbales ou psychologiques sont autant de signaux à prendre au sérieux.
Il ne s’agit pas de condamner sans preuve, mais de ne pas attendre qu’une femme soit gravement blessée ou tuée pour reconnaître qu’elle était en danger.
La récurrence de ces drames impose de regarder la réalité en face. Lorsque des femmes sont tuées par leur conjoint ou leur partenaire, ou en raison de violences liées à leur condition de femme, le terme de féminicide doit pouvoir être employé lorsque les faits le justifient. Nommer ces crimes, c’est les rendre visibles, mieux les documenter et rappeler qu’il ne s’agit pas de simples différends privés, mais d’un enjeu majeur de sécurité et de protection.
Une femme ne doit pas avoir à choisir entre sa liberté et sa vie. Elle doit pouvoir aimer sans trembler, se séparer sans être menacée et dénoncer les violences sans craindre de ne pas être entendue.
Car, il est temps de comprendre que l’amour ne donne aucun droit sur la vie d’autrui. Lorsqu’une femme paie de sa vie le prix de sa liberté, ce n’est pas seulement un drame individuel. C’est toute la société qui échoue à protéger l’une des libertés les plus fondamentales : celle de vivre, de choisir et de partir.
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