L’annonce du limogeage de Pape Thiaw a quelque chose de presque burlesque dans la forme. Elle a été faite par…Bakary Cissé lors d’un point de presse. Le même Bakary Cissé qui, quelques heures plus tôt, alors qu’il siégeait avec les autres membres de cette instance, avait fait publier une lettre au vitriol contre le secrétaire général de la Fédération sénégalaise de football, Abdoulaye Sow, dont il a réclamé le départ.
Cela en dit long sur le beau désordre qui règne actuellement au sommet du football sénégalais. Ça tire dans tous les sens. Les dirigeants s’étripent à hue et à dia. Les clans s’affrontent. Les intérêts personnels s’entrechoquent. Et, comme souvent lorsque l’argent coule à flots, chacun veut sa part du gâteau.
Le plus inquiétant, c’est que les signes avant-coureurs de ce grand bazar étaient là. Mais nous ne voulions pas les voir. Nous étions encore sur notre nuage après la victoire à la dernière Can. Il fallait préserver l’unité nationale, surtout dans un contexte de bataille juridique contre le Maroc. Pas question d’alimenter la polémique. Le « manko wuti ndam li » (l’union pour aller chercher la victoire), était devenu le « manko téyé ndam li » (l’union pour préserver la victoire). Au même moment, certains membres du Comex se chamaillaient autour de primes qui auraient été mal réparties. Dans le même temps, ils étaient incapables de prendre les dispositions logistiques nécessaires pour éviter le fiasco organisationnel et sportif de cette Coupe du monde.
Soyons clair : le limogeage de Pape Thiaw n’est pas une aberration. Il est la conséquence logique des errements tactiques dont le sélectionneur a fait preuve durant cette Coupe du monde. Pour un entraîneur qui venait de remporter une Can, certaines décisions sont difficilement pardonnables. Tout porte également à croire qu’il ne maîtrisait plus totalement son vestiaire. La sortie tonitruante de Pape Gueye en est un signe évident.
C’est parfois injuste, voire ingrat. Mais c’est le football. Le fusible, c’est l’entraîneur. Quand le circuit saute, c’est lui qu’on remplace pour tenter de ramener la lumière. Et de lumière, cette équipe du Sénégal en a encore beaucoup. Le talent de nos joueurs n’a pas disparu en quatre mois. Le football sénégalais ne peut pas avoir perdu aussi rapidement tout l’éclat qu’il avait affiché au Maroc. La preuve ? Cette première mi-temps face à la France. Pendant 45 minutes, le Sénégal a maîtrisé et dominé l’équipe la plus impressionnante de cette Coupe du monde. Puis Didier Deschamps a procédé à un réajustement tactique qui a renversé le rapport de force. Tout le monde l’a vu. Sauf, apparemment, Pape Thiaw. Depuis ce match, la France est devenue un rouleau compresseur. Le Sénégal l’a rendue meilleure.
Pape Thiaw aura tenu moins de deux ans, pour un bilan de 29 matchs dont 20 victoires, quatre nuls et cinq défaites. Son problème n’est pas seulement d’avoir perdu. Le hic, c’est qu’il a perdu LE match qu’il ne fallait pas perdre. Et surtout, de la manière dont il ne fallait pas le perdre. Le départ de Pape Thiaw peut donc se défendre. Mais il ne doit surtout pas servir d’alibi.
Et la Fsf, quand rendra-t-elle des comptes ? Car l’entraîneur n’est pas le seul responsable. Loin de là. Il serait trop facile pour les dirigeants de la Fsf de se cacher derrière le principe de la non-ingérence étatique et de se draper ainsi dans une confortable immunité. Leur responsabilité dans ce fiasco est largement engagée. Faut-il attendre leur démission ? Ne soyons pas dupes. Il y a trop de sucreries pour qu’ils abandonnent la sucette. Surtout lorsqu’on dispose d’une équipe nationale compétitive, génératrice de revenus substantiels, dans un football où les enjeux financiers n’ont jamais été aussi importants.
À défaut de prendre eux-mêmes leurs responsabilités, l’État – l’un des principaux bailleurs du football sénégalais et employeur du sélectionneur – doit les y contraindre. La non-ingérence ne peut pas devenir le paravent de l’irresponsabilité. Rarement une Fédération sénégalaise de football aura accumulé, en si peu de temps, autant de casseroles, de polémiques et de rejet populaire. Alors oui, Pape Thiaw devait probablement partir. Mais que personne ne nous fasse croire que son départ suffira à tout régler. Le fusible a sauté. Le circuit, lui, est toujours défectueux. Et tant que personne n’aura le courage de le réparer, nous continuerons à changer les ampoules en nous demandant pourquoi la lumière ne revient pas.
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