C’est devenu une marque déposée d’une télévision de la place. Tous les soirs, ses présentateurs et chroniqueurs commencent par la même phrase : « Permettez-moi de saluer un digne fils du Sénégal injustement emprisonné par la seule volonté d’un homme et d’un régime ». Le même refrain revient sur presque tous les plateaux.
« Ce monsieur n’a pas sa place en prison. Sous la présidence de Macky Sall, il est intervenu à plusieurs reprises pour aider à payer les salaires. Le régime actuel gagnerait même à l’avoir à ses côtés dans ce contexte particulier de morosité économique », affirme l’un des chroniqueurs, qui aime conclure son intervention par une formule devenue culte : « On a perdu des milliers d’emplois à cause de ses emprisonnements ». La présentatrice raconte, pour sa part, qu’elle est passée, un jour, devant les locaux d’une entreprise appartenant à l’un de ces « dignes fils » du Sénégal. « C’était triste. J’ai failli verser des larmes. Des locaux poussiéreux, sans vie. Terrible ! ». À chaque émission, les mêmes accusations reviennent : une justice aux ordres, des personnes qui s’acharneraient contre ces Sénégalais dont le seul tort serait d’avoir voulu servir leur pays et lui être utiles.
Non seulement ils affirment que ces personnes n’ont rien fait de répréhensible, mais, à les entendre, on a même l’impression qu’il n’existe aucun dossier à leur encontre. Elles auraient été arrêtées « manu militari » à leur domicile, puis jetées en prison sans avoir comparu devant un tribunal. Bref, tout se passe comme si le Sénégal était soudainement devenu une république bananière dépourvue de lois, où les droits fondamentaux des citoyens seraient systématiquement bafoués et où un juge pourrait, à sa seule discrétion, ordonner l’arrestation et le maintien en détention d’un citoyen. Bien sûr, une telle situation n’est pas possible. Ce ne sont là que des affabulations. Un juge ne peut ordonner une privation de liberté que dans le cadre des procédures prévues par la loi et sur la base des éléments figurant au dossier. Même lorsqu’une garde à vue doit être prolongée pour les besoins de l’enquête, cette mesure doit respecter les droits du prévenu ainsi que les dispositions légales en vigueur.
Certes, il peut exister, ici ou là, des dysfonctionnements ou des failles dans la conduite de certains dossiers, mais le Sénégal demeure un État de droit où la justice fonctionne. Un détail, toutefois, ne trompe personne : on ne les entend jamais prendre la défense des plus faibles. Ils se présentent toujours comme les avocats des mêmes puissants et des mêmes riches. La question qui s’impose est donc la suivante : pour qui travaillent réellement ces « chroniqueurs » et « commentateurs » de l’actualité ? Nul besoin de chercher bien loin pour trouver un début de réponse. « L’ancien chef de l’État Macky Sall m’a offert 7.000 euros. Son fils Amadou, 3.200.000 FCFA. Entre janvier et aujourd’hui, la famille, Sall m’a donné près de 8 millions de FCFA.
Sans compter tous les autres Sénégalais qui m’envoient régulièrement de l’argent », révèle l’apprenti tailleur bombardé « chroniqueur de l’année », qui enchaîne désormais les voyages entre Dubaï, Rabat et Marrakech. Dès lors, il n’est plus nécessaire de s’interroger. On comprend mieux les nombreuses prises de position sur les dossiers judiciaires en cours. On comprend pourquoi ils dénoncent un prétendu complot et mettent en cause la justice. On comprend enfin pourquoi ils consacrent autant d’énergie et de temps à défendre ces personnalités riches, influentes et célèbres actuellement placées en détention. Toute cette mobilisation s’explique avant tout par des intérêts matériels : de l’argent, des costumes et des voyages.
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