La mort brutale et atroce de Bintou Guèye à Keur Mbaye Fall a plongé l’opinion publique dans la stupeur, et suscité une vive émotion dans le pays. Initialement présentée comme un tragique accident domestique, l’enquête sur le décès de cette jeune femme, dont le mari est le principal suspect, a pris une tournure criminelle suite aux premières constatations des enquêteurs.
Selon les premières déclarations du suspect, le drame serait survenu alors qu’il manipulait un pistolet automatique récemment acquis pour sa sécurité personnelle. Il affirmait qu’un coup de feu était parti accidentellement, atteignant son épouse à la tempe.
Toutefois, les enquêteurs ont rapidement écarté cette version. L’examen médical a révélé une « plaie transfixiante », prouvant que la victime a été abattue d’une balle tirée à bout portant, provoquant un « fracas osseux irréversible ».
Comment peut-on acquérir une arme à feu sans savoir la manipuler ? Aussi est-il possible d’acheter sans présenter une autorisation de port d’arme ? Le présumé meurtrier ne détenait-il ce document ? Au moment de la manipuler pourquoi l’a-t-elle dirigée vers la victime ? Beaucoup d’interrogations et de zones d’ombre autour de cette affaire qui n’a pas révélé tous ses secrets.
À l’issue de la garde à vue, le juge d’instructeur a décerné un mandat de dépôt contre le mari et placé sous contrôle judiciaire les autres.
Face à ces zones d’ombre, le parquet a ouvert une information judiciaire pour meurtre à l’encontre du mari et pour complicité contre certains proches interpellés. Les investigations se concentrent désormais sur l’origine de l’arme, un pistolet garni de 10 cartouches de 9 mm acquis sans autorisation apparente, ainsi que sur le contenu du téléphone portable du suspect, qui serait au cœur de la procédure.
Il serait prématuré de penser qu’il s’agirait d’un cas de féminicide même si, on rapporte des relations heurtées entre le mari et son défunte épouse. Toujours est-il que ce drame interpelle notre conscience et surtout sur la recrudescence des cas de meurtres perpétrés sur des femmes.
Il relance le débat sur la prolifération des armes à feu et, plus largement, sur la sécurité des femmes au Sénégal.
Les chiffres fournis par le Réseau Ouest-africain pour l’édification de la Paix (Wanep) sont alarmants : entre janvier et octobre 2025, notre pays a enregistré 101 homicides, dont 22 concernent des femmes et touche 13 régions sur les 14. Astou Diouf Tine, représentante de l’organisation, dénonce une « aggravation préoccupante » des violences et une « fragilisation sans précédent du tissu social ».
Face à la recrudescence de ces actes, la riposte s’organise. Le mouvement « Luy jot, Jot na » (Il est temps d’agir !), regroupant 20 organisations féministes et sociales, est monté au créneau lors d’une conférence de presse le 29 décembre 2025.
Ces organisations plaident fermement pour la reconnaissance du fémincide comme crime. Pour ces militants, il est inacceptable que l’espace conjugal, censé être un lieu de protection, devienne un « vrai danger » où la vie des femmes peut être brisée sans explication.
L’affaire Bintou Guèye n’a pas encore révélé tous ses secrets, mais elle agit déjà comme un puissant catalyseur pour l’exigence de justice et de réformes législatives au Sénégal.
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