Dix ans après le lancement de la réforme de l’hydraulique rurale, l’heure n’est pas à la lucidité. L’annonce faite, le 12 décembre 2025, à l’Assemblée nationale, par le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Dr Cheikh Tidiane Dièye, d’une restructuration profonde du secteur sonne comme un moment de vérité. En effet, si l’Office des forages ruraux (Ofor) peut revendiquer des avancées indéniables, la réforme demeure entravée par des failles structurelles, une défiance persistante des populations et des opérateurs fragilisés.
Créé en 2014 pour professionnaliser la gestion de l’eau en milieu rural, après des décennies de gestion communautaire marquées par des dérives, l’Ofor avait suscité un immense espoir. La délégation du service public à des opérateurs privés, Seoh, Aquatech, Flexeau et Soges, devait garantir une eau disponible, potable et continue.
Plus de 10 ans plus tard, le bilan est contrasté. Selon les données de l’Ofor, près de deux millions de ruraux ont vu leur accès à l’eau amélioré, le prix harmonisé dans les périmètres affermés, des milliers d’emplois créés, des forages construits ou réhabilités, des châteaux d’eau et des bornes-fontaines érigés. En 2024 seulement, 53 nouveaux forages ont été réalisés, 3400 branchements sociaux effectués et des dizaines d’ouvrages de chloration installés.
Mais, derrière ces chiffres, le terrain expose une autre réalité. Le taux de gestion effective des systèmes d’alimentation en eau potable par les délégataires reste faible, environ 3 % à l’échelle nationale. À Thiès et Diourbel, Aquatech ne contrôle que 43 % des systèmes d’alimentation en eau potable qui lui sont contractuellement dévolus. À Tambacounda, Soges plafonne à 4 %. Seuls Seoh et, dans une moindre mesure, Flexeau affichent des niveaux d’incorporation satisfaisants.
Cette fragmentation nourrit l’incompréhension des usagers et affaiblit l’autorité de l’État, parfois supplantée par des collectifs citoyens qui reprennent la gestion des forages. Les difficultés financières des délégataires aggravent la crise. Marges négatives, dettes énergétiques, réseaux vétustes, non-récupération de la Tva, retards dans la remise à niveau des ouvrages, la mission d’évaluation de la réforme de l’hydraulique rurale de 2021 alertait déjà sur une situation économiquement fragile.
En mars 2025, la société Aquatech, en situation critique, évoquait un préjudice de plus de quatre milliards de FCfa lié à la non-gestion totale de ses forages. Flexeau et Soges ne sont guère mieux lotis. Même l’Ofor, d’après un rapport de la Cour des comptes de 2022 sur la gestion de l’eau et de l’assainissement, présente une structure financière déséquilibrée, appelant des mesures correctives urgentes.
À ces contraintes s’ajoute un défi plus profond, celui de la durabilité de la ressource. Installé en février 2025, le nouveau directeur général de l’Ofor, Serigne Mbacké Dieng, a mis en garde contre la surexploitation des nappes souterraines qui fournissent l’essentiel de l’eau potable du pays. Sa vision, axée sur la valorisation des eaux de surface, la numérisation des ouvrages et la solarisation des forages, ouvre une perspective stratégique.
Mais, elle exige des investissements lourds, une gouvernance clarifiée et l’adhésion des territoires. C’est là que la restructuration annoncée par le ministre prend tout son sens. Réformer ne peut plus se limiter à ajuster des contrats. Il s’agit de restaurer la confiance, d’impliquer réellement les collectivités territoriales, de sécuriser les financements, d’améliorer la qualité de l’eau et de réaffirmer le rôle régulateur de l’État.
L’hydraulique rurale est à la croisée des chemins. Soit la réforme trouve son déclic, soit elle risque de s’enliser durablement, au détriment des populations pour qui l’eau reste, trop souvent, une conquête quotidienne.
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