Le Brésil vient de vivre l’une des élections présidentielles les plus disputées et les plus imprévisibles de son histoire. Le 25 octobre 2026, plus de 128 millions de Brésiliens se sont rendus aux urnes pour départager Luiz Inácio Lula da Silva, 80 ans, et Flávio Bolsonaro, 45 ans, fils de l’ancien président. Arrivé deuxième au premier tour (45,16 % contre 47,03 %), Lula a renversé le résultat au second, obtenant 51,79 % des suffrages. Une victoire historique, au terme d’une campagne marquée par des attaques personnelles révélatrices de certains préjugés envers la vieillesse et le handicap.
Neuf doigts et quatre-vingts ans : la dérision comme arme politique
Lors du dernier débat télévisé, le 23 octobre, Flávio Bolsonaro a ironisé sur les « neuf doigts » de Lula, provoquant des rires dans une partie du public. Cette formule renvoyait à un accident du travail survenu en 1964, lorsque Lula, âgé de 17 ans, perdit l’auriculaire de sa main gauche dans une usine métallurgique de São Paulo. Indigné, Lula rappela les circonstances de cet accident et exigea des excuses.
Le candidat a également affirmé avoir du mal à comprendre les propos de Lula, tournant en dérision sa voix enrouée. Or, l’ancien métallurgiste a été traité pour un cancer du larynx en 2011, avant de subir, en 2022, une intervention chirurgicale pour retirer une lésion bénigne d’une corde vocale. Durant cette campagne particulièrement intense, sa voix était de nouveau éprouvée. Ces remarques ont ainsi été perçues comme des allusions dévalorisantes à la vieillesse et aux fragilités physiques.
Mais ce face-à-face n’opposait pas simplement deux générations. D’un côté, un ancien ouvrier devenu dirigeant syndical, trois fois président de la République avant ce scrutin, dont la biographie traverse plus d’un demi-siècle de luttes sociales et politiques. De l’autre, un héritier politique de 45 ans, entré au Parlement régional à 21 ans, sans avoir connu la condition ouvrière ni les risques industriels auxquels son adversaire fut exposé dès l’adolescence.
La réponse des Brésiliens : des aînés portés jusqu’aux urnes
Deux jours plus tard, le Brésil découvrait des images bouleversantes. Des enfants portaient leurs parents, des petits-enfants soutenaient leurs grands-parents ; des personnes très âgées ou handicapées arrivaient en fauteuil roulant, avec une canne, un déambulateur, parfois même sur un brancard. Certaines devaient être soulevées dans les bras de leurs proches pour franchir les escaliers des bureaux de vote. Plusieurs affichaient leur soutien à Lula. Ces scènes ont pris, aux yeux de nombreux Brésiliens, la dimension d’une réponse symbolique aux attaques contre l’âge et les différences physiques. Sans prétendre que tous ces électeurs partageaient les mêmes motivations, leur détermination demeure remarquable dans un pays où le vote est facultatif après 70 ans.
Le 27 octobre, jour de son 81e anniversaire, Lula n’a pu retenir ses larmes en évoquant ces images de personnes âgées transportées dans les bras de leurs enfants et petits-enfants pour exercer leur droit de vote. Cette solidarité admirable rappelle aussi les obstacles que rencontrent encore les personnes âgées et handicapées dans l’exercice de leur citoyenneté. Les familles ne devraient pas avoir à pallier les insuffisances d’accessibilité des bureaux de vote. Au terme de cette élection, deux images restent gravées dans les mémoires : la main d’un ancien ouvrier privée d’un doigt par le travail, et les bras de familles portant leurs aînés vers les urnes.
Deux images qui nous interrogent sur le respect dû aux travailleurs, aux personnes handicapées et à nos anciens.
Dr Mamour Sop Ndiaye – Enseignant-chercheur et chef du Département de Génie Électrique au CEFET/RJ, Brésil. Docteur en ingénierie électrique, spécialiste en planification, transition et efficacité énergétiques.


