Quand la France élit des maires issus de l’immigration, portés par le vote des villes et des quartiers populaires, elle ne se contente pas d’évoluer : elle retrouve son élan premier. Elle renoue avec une longue tradition de brassage. L’élection de ces quatorze nouveaux édiles s’inscrit dans la grande histoire du pouvoir municipal. Bien avant eux, Paris avait déjà montré la voie en nommant à la tête de son conseil Severiano de Heredia, né à La Havane, figure clé de la vie politique parisienne de la fin du XIXe siècle.
De Léopold Sédar Senghor, poète-président et député français, à Gaston Monnerville, petit-fils d’esclave guyanais devenu une figure majeure de l’État, la France a su, par moments de lucidité, rassembler ses enfants. Qu’ils viennent de Cuba, de Dakar, de Cayenne ou de Lille, ces hommes n’étaient pas jugés sur leur lieu de naissance, mais sur leur capacité à défendre un territoire commun : la République.
Le premier maire noir de la France continentale fut Raphaël Élizé, à Sablé-sur-Sarthe. Petit-fils d’esclave devenu un vétérinaire reconnu, il fut élu en 1929 par des agriculteurs locaux qui valorisaient son talent. C’est précisément dans cette ville que j’ai compris que l’on pouvait être un jeune Noir et se faire élire. Arrivé du Sénégal à l’école primaire, cette figure tutélaire m’a accompagné, me donnant la force de me lancer d’abord dans l’action associative, puis dans l’arène politique.
Destitué par le régime de Vichy puis déporté à Buchenwald, Raphaël Élizé reste une figure marquante de cet enracinement. On imagine la surprise des nazis en découvrant un maire noir dans cette région attachée à la tradition contre-révolutionnaire, où pourtant les électeurs avaient déjà validé l’universalisme par leurs actes.
Aujourd’hui, l’élection de maires dans des communes aussi symboliques que Saint-Denis — ancienne nécropole royale — ou La Courneuve — ancien bastion communiste — n’est pas un simple événement passager. C’est l’affirmation d’une génération qui ne demande plus la permission, mais choisit d’incarner l’autorité.
C’est une véritable leçon de capoeira républicaine. Alors que le regard dominant voulait cantonner les héritiers de l’immigration au folklore ou au sport, ces élus ont appris les règles du jeu politique. Ils ont déjoué les préjugés par la ruse, esquivant les obstacles pour devenir le visage même de la loi. Ce basculement renvoie un miroir dérangeant des deux côtés de la Méditerranée.
En rejetant l’exclusion, la France réaffirme ses valeurs d’ouverture. Un ami de gauche sénégalais, attentif à ces mutations, m’appelait récemment pour s’émerveiller de voir des maires nommés Gaye ou Youssouf diriger des villes françaises. Preuve que la France reste cette terre de mixité où des fils de travailleurs migrants s’épanouissent jusqu’à incarner une civilisation universelle.
Mais ce constat pose une question de réciprocité brutale aux mouvements souverainistes de Dakar, Bamako ou d’ailleurs. Comme beaucoup de démocrates franco-africains, je m’interroge face à ceux qui, aveuglés par un souverainisme étroit, s’enferment dans le slogan « France dégage » ou s’attaquent à des enseignes comme Auchan ou Orange. Ils doivent reconnaître leur manque de gratitude intellectuelle et leur cécité historique.
C’est ici que le repli identitaire montre ses limites. Si la France — malgré la poussée d’une extrême droite dont une victoire ne serait qu’un épisode — prouve qu’elle peut confier les clés de ses cités à des enfants d’origine africaine, qu’en est-il des jeunes démocraties africaines ?
Pour qui regarde l’histoire sur le long terme, la période coloniale est un épisode dont les blessures ne doivent pas être un blocage, mais un passage vers une prospérité partagée, où l’humain prime sur l’origine.
L’élection de ces quatorze maires est la réponse la plus républicaine aux replis identitaires, d’où qu’ils viennent. Elle démontre que la République n’est pas une étiquette, mais une éthique. En devenant le visage des institutions, ces élus prouvent que l’humain demeure la seule valeur refuge. Ils ne sont pas des « maires de l’immigration », mais les nouveaux bâtisseurs d’une France qui, par cette capoeira politique, transforme ses périphéries en centre, tout en rappelant aux pays d’origine l’exigence d’un universalisme partagé.
FODÉ SYLLA
Ancien président de SOS Racisme
Ancien député européen
Ancien Ambassadeur itinérant, présidence de la République du Sénégal


