Le nouveau rejet de la loi de finances rectificative en commission révèle l’ampleur du fossé entre l’exécutif et la majorité parlementaire. À l’approche de décembre 2026, l’hypothèse d’élections anticipées prend une autre dimension: recomposer la représentation nationale avant la présidentielle de 2029.
Vendredi 30 octobre, le retour en commission n’aura pas suffi. Le projet de loi de finances rectificative pour 2026 a de nouveau été rejeté par la Commission des finances et du contrôle budgétaire. Le Gouvernement avait pourtant obtenu son renvoi pour poursuivre les discussions et répondre aux préoccupations des députés. Le texte n’est pas définitivement rejeté en séance plénière, mais le rapprochement recherché reste à construire.
Derrière le désaccord sur les crédits, une question s’impose: combien de temps l’exécutif et la majorité parlementaire peuvent-ils gouverner dans la confrontation? La réponse dépendra des concessions encore possibles. Mais si aucun accord durable ne se dessine, la dissolution pourrait devenir politiquement difficile à éviter. Son objectif dépasserait alors la recherche d’une majorité favorable au Président. Il s’agirait de demander aux électeurs de redéfinir les rapports de force dans un paysage politique profondément transformé.
Le budget, premier terrain d’affrontement
Les griefs parlementaires ne peuvent être réduits à une querelle de personnes. Le groupe Pastef conteste régulièrement la présentation du déficit et de la dette, les choix d’investissement et la transmission de documents financiers. Il affirme maintenir une ouverture au dialogue, à condition que le texte soit revu. Ces accusations expriment sa position elles ne constituent pas, à elles seules, la démonstration d’irrégularités.
Le Gouvernement, lui, défend la nécessité d’ajuster les moyens de l’État. Il présente un déficit de 1 735,2 milliards de FCFA, soit 7,6% du PIB, comme un plafond d’autorisation et invoque les contraintes sur les recettes, l’énergie et les engagements envers les entreprises.
Entre les deux positions, le travail devrait être identifiable: rapprocher les chiffres, produire les documents, discuter les dépenses et préciser les financements. Pourtant, chaque échange devient aussi une épreuve d’autorité.
L’exécutif doit montrer qu’il peut obtenir les moyens de son action. La majorité parlementaire entend démontrer que son consentement ne sera pas automatique. Le budget mesure ainsi la capacité des institutions à travailler ensemble après la rupture politique.
Le conflit porte sur des autorisations financières; il engage aussi la question de savoir qui peut imposer une orientation au pays.
Une confrontation jusqu’en 2029
Le scénario le plus préoccupant serait celui d’une crise entretenue jusqu’au terme normal de la législature, à la fin de 2029. Chaque budget, chaque réforme et chaque demande de financement pourrait alors donner lieu à un nouvel affrontement. Des accords ponctuels permettraient de franchir les échéances sans régler le désaccord de fond. Cette « guérilla institutionnelle » finirait par devenir un mode de gouvernement.
Juridiquement, des institutions peuvent rester en place tout en s’opposant durablement. Politiquement et économiquement, une telle situation est plus difficile à soutenir.
Sans enquête d’opinion, personne ne peut prétendre parler au nom de tous les Sénégalais. Mais les échéances des entreprises, les besoins des ménages et le fonctionnement des services publics rendent coûteuse la perspective de plusieurs années d’incertitude.
La stabilité ne se mesure pas seulement à la durée des mandats. Elle suppose que des décisions puissent être prises, exécutées et contrôlées. C’est là que la dissolution change de statut. D’option parmi d’autres, elle pourrait devenir l’issue privilégiée si les responsables ne parviennent plus à organiser leur coexistence. Son caractère « inévitable » relèverait alors d’une dynamique politique, jamais d’un automatisme constitutionnel.
Décembre, le grand tournant politique
L’article 87 interdit de dissoudre l’Assemblée pendant les deux premières années de législature. Il impose ensuite au Président de recueillir les avis du Premier ministre et du Président de l’Assemblée nationale. Les élections doivent intervenir entre soixante et quatre-vingt-dix jours après la publication du décret.
L’Assemblée nouvellement élue ayant ouvert sa première session le 2 décembre 2024, le début de décembre 2026 constitue l’échéance centrale pour apprécier la fin de sa protection biennale, sous réserve de la computation juridique exacte. Le calendrier donne donc au conflit budgétaire une portée particulière. Une dissolution engagée au début de décembre conduirait à envisager un scrutin au premier trimestre 2027.
Cela reste une projection conditionnelle. Aucune décision ne découle du seul vote en commission. Mais la possibilité d’un retour prochain aux urnes pèse sur l’interprétation de chaque initiative et de chaque refus.
Recomposer davantage que conquérir
La lecture la plus immédiate ferait de la dissolution une tentative présidentielle de conquérir une majorité. Elle serait incomplète. Le paysage politique ayant changé, une nouvelle consultation permettrait aux électeurs de se prononcer sur des offres désormais distinctes. Elle pourrait redessiner les alliances, modifier les équilibres territoriaux et faire émerger des partenaires de coalition.
Les mandats actuels demeurent pleinement légitimes. Leur renouvellement anticipé, lorsqu’il respecte la Constitution, permet cependant de solliciter une nouvelle expression du suffrage dans un contexte différent.
L’objectif serait donc de rechercher une base représentative à partir de laquelle gouverner, contrôler et négocier deviendraient plus prévisibles.
Une nouvelle Assemblée pourrait produire une majorité présidentielle. Elle pourrait aussi confirmer la force des adversaires du chef de l’État ou imposer des accords entre plusieurs groupes.
La dissolution ouvre une compétition. Elle ne livre pas une majorité à celui qui la décide.
Cette incertitude concerne tous les camps. L’exécutif devrait défendre son action et ses demandes de moyens. Les forces parlementaires devraient expliquer leurs refus et convaincre qu’elles proposent une orientation crédible.
Le scrutin obligerait chacun à transformer sa position institutionnelle en offre électorale.
Le risque d’un verdict contraire
Une victoire des soutiens présidentiels faciliterait son action. Un succès de ses contradicteurs consoliderait leur légitimité et l’obligerait à adapter sa stratégie. Une Assemblée fragmentée rendrait la négociation permanente.
Le choix ne se résume donc pas à l’espoir d’une victoire. Il engage la capacité à gouverner après chacun des résultats possibles.
Une dissolution peut devenir politiquement difficile à éviter sans devenir électoralement confortable pour son initiateur. C’est précisément ce qui lui donne sa portée démocratique: les électeurs peuvent contredire le calcul qui les ramène aux urnes.
Elle ne garantira pas davantage l’apaisement. Un résultat clair peut stabiliser les rapports de force; un scrutin très polarisé peut prolonger la confrontation sous une forme nouvelle.
L’article 68 ne fabrique pas de majorité
Avant toute consultation, les obligations budgétaires demeurent.
La LFR ajuste l’exercice en cours. La loi de finances initiale pour 2027 engage l’année suivante. Si le désaccord atteint ce second texte, il mettra à l’épreuve la possibilité de soutenir durablement l’action gouvernementale.
L’article 68 prévoit des mécanismes de continuité lorsque le projet n’est pas définitivement voté dans le délai constitutionnel. Il organise également la reconduction des services votés lorsque le budget annuel ne peut entrer en vigueur à temps. Son application à une LFR exige une justification juridique spécifique.
Ces mécanismes peuvent permettre de franchir une échéance. Ils ne créent pas le soutien politique nécessaire aux décisions suivantes.
Les articles 68 et 87 remplissent ainsi des fonctions différentes assurer la continuité financière et permettre le renouvellement de la représentation nationale. Une dissolution doit être préparée en tenant compte des obligations qui subsistent pendant la séquence électorale.
Négocier, même si les urnes se rapprochent
La perspective immédiate d’une dissolution ne dispense donc pas de rechercher un accord sur les questions financières qui peuvent être résolues. Une coopération minimale aurait une valeur particulière avant un éventuel scrutin: elle permettrait de distinguer la compétition pour le pouvoir de la responsabilité de maintenir l’action publique.
À la fin d’octobre 2026, l’alternative se précise. Soit les institutions établissent des règles de coexistence suffisamment solides pour poursuivre la législature; soit le retour aux électeurs devient progressivement l’issue la plus défendable.
La dissolution aurait alors pour ambition de recomposer la représentation, au-delà d’un simple changement de majorité. Encore faudrait-il accepter que les citoyens choisissent une configuration différente de celle espérée.
Le scrutin peut redistribuer les cartes. Il ne suspend ni les paiements, ni les services publics, ni l’obligation de rendre compte. C’est sur cette capacité à préparer l’arbitrage populaire sans désorganiser le pays que les responsables seront aussi jugés.
Coumba Ndoffène DIOUF
Expert en marché public
Auditeur
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