Généralement, un hymne national est considéré comme une simple composition musicale patriotique, jouée lors des cérémonies publiques et des événements officiels. Le nôtre fait davantage : il trace une voie.
Dès l’incipit – « Pincez les koras, frappez les balafons » – il convoque des gestes, des sons, des corps. Il nous rappelle une évidence trop souvent oubliée : notre indépendance ne s’est pas seulement conquise dans les arènes politiques ou les rapports de force. Elle s’est aussi forgée dans une civilisation du rythme, de la parole et de la mémoire. Une civilisation de la culture.
Car la kora, le balafon et tant d’autres instruments ne sont pas de simples objets sonores. Ils étaient les archives vivantes de nos sociétés. Dans les cours royales et les grands empires précoloniaux, ils accompagnaient les souverains, transmettaient les généalogies, magnifiaient les exploits et rappelaient les valeurs cardinales. Ces instruments étaient à la fois mémoire, pédagogie, pouvoir et puissant stimulant.
Les inscrire au cœur de notre hymne national fut un geste fondateur. Il signifie que notre modernité ne peut exister sans profondeur. Que notre avenir ne peut se construire sans filiation. En effet, nous ne sommes pas nés en 1960 ; nous avons été réinventés en 1960.
Une mémoire vivante, menacée de silence
Mais, qui apprend encore à jouer du riiti, ce violon peul au timbre poignant ? Qui maîtrise réellement les subtilités de la kora ou du balafon ? Ainsi, combien de savoirs s’éteignent sans transmission, combien de gestes disparaissent sans témoin ? Qui sait ce que sont le Nguel, le Gamb, le Bougarabou ou l’Ékoting ?
Ce qui est en jeu n’est pas une nostalgie folklorique. C’est la disparition progressive de véritables technologies culturelles : des systèmes de pensée, des formes d’intelligence, des manières d’habiter le monde.
Parce que préserver sans transmettre, c’est muséifier. Parce que transmettre sans réinventer, c’est fossiliser. En effet, la vraie fidélité n’est pas la répétition stérile. Elle est dans la continuité créatrice.
C’est pourquoi nous devons faire de nos héritages non pas des reliques, mais des matières vivantes. Par exemple, les moines de Keur Moussa l’ont démontré avec la sublimation de la Kora chromatique. Comme le rappelait Senghor : « la culture est au début et à la fin de tout développement. »
Former des citoyens complets : l’urgence artistique
Et si nous assumions enfin une ambition simple et radicale : que chaque élève sénégalais devrait maîtriser au moins un art, et, idéalement un instrument. Non comme un divertissement périphérique, mais comme une composante essentielle de la formation.
Car apprendre un instrument, c’est apprendre l’écoute, la discipline, la rigueur, la sensibilité. C’est apprendre l’harmonie – cette compétence rare, précieuse et indispensable à toute société civilisée.
À l’heure où nous prétendons former des citoyens capables d’innover et de dialoguer, peut-on sérieusement continuer à marginaliser les arts ?
Patrimoine et villes : les scènes invisibles de la culture
Mais la culture ne se limite pas aux arts vivants. Elle s’inscrit aussi dans la pierre, dans les formes urbaines, dans les paysages. Le Sénégal dispose de sites d’une valeur exceptionnelle. Par exemple, l’Île de Gorée (mémoire universelle de l’esclavage), Saint-Louis (héritage urbain unique), le Cercle de pierres de Sénégambie (témoins millénaires) ou le Delta du Saloum (alliance entre nature et culture). Mais aussi, Rufisque, Podor, les cases à impluvium ou Njaarèem, etc. Mais pour la plupart, ces sites sont classés mais abandonnés ; connus mais invisibles ou insuffisamment valorisés.
Nous avons des trésors. Mais pas encore les politiques qui leur donnent sens ou une stratégie cohérente de développement. M Redonner sa place à l’architecture, c’est refuser des villes sans âme. C’est bâtir des espaces qui racontent une histoire, qui produisent du lien, qui incarnent une vision.
Une puissance culturelle sous-exploitée
Le Sénégal n’a jamais manqué de créateurs reconnus partout dans le monde. Mais une nation ne devient pas une puissance culturelle en se contentant d’aligner des noms. Elle le devient en organisant un écosystème. Or, c’est précisément ce qui nous manque encore : une structuration à la hauteur de notre richesse.
C’est pourquoi il est temps de rompre avec une vision décorative de la culture comme simple supplément d’âme. La culture est à la fois une économie, une diplomatie, un levier touristique, un facteur de cohésion et un instrument de souveraineté.
Partout dans le monde, les grandes nations culturelles planifient, investissent, structurent. Elles considèrent la culture comme un secteur stratégique. Pourquoi pas nous ?
Propositions : Pour une République des Arts
Imaginons : “Un élève, un instrument” dans le cadre d’un programme national d’apprentissage artistique obligatoire.
Imaginons un vaste programme de sauvegarde des instruments et savoirs traditionnels avec un inventaire national exhaustif (et à jour), des écoles de transmission ou un statut reconnu pour les maîtres-artisans.
Imaginons un plan national pour le patrimoine et l’architecture pour la restauration et la valorisation des sites, l’intégration dans les politiques urbaines et une promotion touristique structurée.
Imaginons un fonds souverain pour les industries culturelles avec des financements conséquents et/ou innovants, des programmes d’incubation et une politique d’export dynamique.
Imaginons une vraie décentralisation culturelle avec l’instauration d’un package infrastructurel minimal selon chaque échelon administratif.
Imaginons une mobilisation du secteur privé grâce au mécénat, des partenariats innovants et des incitations fiscales.
Imaginons une grande célébration nationale annuelle (les 4 avril ou 27 mars) pour un Sénégal en scène avec des milliers de performances simultanées.
Imaginons… Imaginons…
Conclusion : Être à la hauteur de notre chant
Au fond, la question est simple : sommes-nous fidèles à notre propre hymne ? Le 4 avril ne doit pas seulement commémorer une indépendance acquise. Il doit interroger une indépendance à approfondir : celle de nos imaginaires, de nos récits, de nos projections et de nos créations.
Dans le concert universel, une Nation qui ne joue plus sa propre musique finit toujours par perdre sa voix. Alors, élevons la voix ! Non pas dans la cacophonie, mais dans la symphonie d’un Sénégal réconcilié, fraternel et souverain.
Et construisons enfin un Sénégal où la Culture n’est pas une promesse, mais une réalité structurante.
Par Oumar Ba
Urbaniste – Citoyen sénégalais
umaralfaaruuq@outlook.com


