Le 7 octobre, à Maurice, l’Afrique franchit une étape importante dans la redéfinition de ses relations avec les marchés mondiaux de capitaux.
Le lancement de l’Agence africaine de notation de crédit (AfCRA) témoigne de la confiance dans l’avenir de l’Afrique. Il s’inscrit dans un message plus large qui résonne à travers le continent : nous n’avons pas besoin d’aide ou de charité, nous avons besoin d’équité. Nous devons veiller à ce que les évaluations reposent sur une juste prise en compte du contexte et sur des données exactes.
Voici le paradoxe au cœur de ce message. Le taux de défaut réel de l’Afrique est nettement inférieur à ce que laissent entendre ses notations de crédit, et pourtant le continent supporte le coût du capital le plus élevé au monde. Chaque jour, les ressources provenant des actifs de l’Afrique, de son énergie, de ses minerais critiques et de ses pierres précieuses alimentent les chaînes de valeur mondiales. Et pourtant, l’Afrique est contrainte d’emprunter sur les marchés internationaux à des coûts exorbitants. On estime que des notations de crédit inexactes, injustes et insuffisamment contextualisées coûtent au continent 74,5 milliards de dollars des États-Unis par an. C’est une taxe imposée au développement de l’Afrique, sans justification valable.
L’AfCRA a précisément pour vocation de combler cet écart, et elle le fera de trois manières. Elle utilisera des méthodologies plus transparentes et mieux adaptées à la complexité des économies africaines. Elle intégrera des données plus riches et plus nuancées, notamment des estimations crédibles de l’activité du secteur informel, afin de réduire la dépendance excessive à l’égard du seul PIB et d’accorder une véritable importance aux facteurs de vulnérabilité et de résilience. Enfin, elle agira comme un catalyseur de la transformation de l’architecture même de la notation de crédit, afin que les biais historiques qui affectent les notations souveraines africaines soient systématiquement éliminés, plutôt que simplement contournés.
Cette évolution est d’autant plus importante que les réalités économiques ne correspondent plus au récit traditionnel. Selon la Banque africaine de développement et le FMI, la croissance à l’échelle du continent devrait avoisiner 4 % en 2026, malgré des perspectives mondiales difficiles, portée par le renforcement de la demande intérieure et le reflux de l’inflation. En 2025 comme en 2026, les rehaussements des notations souveraines ont été plus nombreux que les dégradations. Au cours de l’année écoulée, le Bénin, Cabo Verde, la République du Congo, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Ghana, la Guinée, le Kenya, Madagascar, le Maroc, le Rwanda, les Seychelles, l’Afrique du Sud, la Tunisie et la Zambie ont tous bénéficié d’un relèvement de leur notation, reflétant des réformes concrètes, une gestion budgétaire plus solide et l’amélioration des fondamentaux économiques. Les investisseurs perçoivent déjà ce qui échappe aux modèles traditionnels de notation : fin 2025, l’Angola, le Kenya, le Nigéria et l’Afrique du Sud ont levé ensemble plus de 9 milliards de dollars sur les marchés obligataires internationaux, avec une demande plusieurs fois supérieure aux montants proposés. Le marché a déjà pris de l’avance sur les notations. L’AfCRA vise à faire en sorte que l’évaluation reflète enfin la réalité.
Il s’agit également d’une contribution à un système financier mondial plus équilibré, et pas uniquement d’une initiative au bénéfice de l’Afrique. L’écart entre le prix du financement et le risque réel de défaut est un dysfonctionnement que l’ensemble du système devrait avoir intérêt à corriger. Depuis longtemps, les dirigeants africains appellent à une réduction des coûts d’emprunt, à une plus grande viabilité de la dette et à des évaluations de crédit reflétant les réalités économiques plutôt que des hypothèses excessivement prudentes. Ces priorités s’inscrivent pleinement dans les efforts communs de l’Union africaine et des Nations Unies en faveur d’une architecture financière qui réponde véritablement aux besoins des pays en développement.
Précisons également ce que l’AfCRA n’est pas. Elle n’a pas vocation à remplacer les agences internationales de notation existantes, pas plus qu’elle n’attribuera automatiquement des notations favorables. Elle apportera en revanche indépendance, transparence, compréhension fine du contexte et excellence technique, tout en favorisant une plus grande diversité des analyses, une meilleure connaissance des réalités locales et une compréhension approfondie des économies africaines, autant d’éléments qui ont trop souvent fait défaut au système actuel.
Les avantages vont bien au-delà des notations souveraines. Aujourd’hui, trop de banques, d’entreprises et d’institutions africaines sont privées d’un accès à des financements abordables, non pas parce que leurs fondamentaux sont fragiles, mais parce qu’elles restent enfermées sous le plafond de la notation souveraine de leur pays, ou tout simplement parce qu’elles demeurent invisibles aux yeux d’investisseurs qui ne disposent pas des informations nécessaires pour apprécier leur solidité. En élargissant sa couverture aux entreprises, aux institutions financières, aux projets d’infrastructure et aux émetteurs municipaux, l’AfCRA peut contribuer à approfondir les marchés de capitaux nationaux et à élargir l’éventail des possibilités d’investissement en Afrique. Cet enjeu devient encore plus important à mesure que la Zone de libre-échange continentale africaine ouvre de nouveaux marchés transfrontaliers : un marché continental ne peut tenir ses promesses que si les entreprises africaines disposent des capitaux nécessaires pour se développer, innover et être compétitives en son sein.
L’avenir démographique de l’Afrique rend cet enjeu encore plus crucial. D’ici à 2050, une personne sur quatre dans le monde sera africaine, et le continent représentera une part importante de la croissance de la population active mondiale au cours des prochaines décennies. Transformer ce poids démographique en dividende démographique suppose des économies capables de créer des emplois, de soutenir les entrepreneurs et de faire émerger des entreprises compétitives à l’échelle mondiale. Cela suppose, à son tour, que les capitaux puissent parvenir aux entreprises en mesure de concrétiser ce potentiel. Vue sous cet angle, l’AfCRA est bien plus qu’une simple agence de notation. Elle constitue un élément de l’infrastructure financière dont l’Afrique a besoin pour son industrialisation et sa transformation économique, un symbole de la détermination du continent à tracer sa propre voie et une étape importante dans le rôle croissant de l’Afrique dans la gouvernance financière mondiale.
L’Afrique ne demande pas de traitement de faveur. Elle demande une évaluation plus exacte et fondée sur des données probantes de ses économies, de ses institutions et des possibilités qu’elle offre.
Un écosystème de notation de crédit plus solide et plus représentatif ne profitera pas uniquement à l’Afrique. Comme le rappelle un proverbe africain, la pluie ne tombe pas sur un seul toit.
Au bout du compte, l’équité est le meilleur combustible pour alimenter l’essor de l’Afrique.
Par Ahunna Eziakonwa, Secrétaire générale adjointe des Nations Unies et Conseillère spéciale pour l’Afrique, et Marie-Antoinette Rose-Quatre, Directrice générale du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs


