I. L’Épreuve du Temps : Revisiter Senghor à la lumière des mutations actuelles
Il est des œuvres que le temps ne condamne pas à l’oubli. Il les soumet, au contraire, à une épreuve plus exigeante : celle de leur capacité à continuer de nous parler lorsque le monde a profondément changé. La lecture de Senghor, ma part d’homme, d’Amadou Lamine Sall, appartient à ces expériences qui invitent moins à revisiter une figure historique qu’à interroger notre propre rapport à son héritage. Car, au-delà des hommages, des institutions, des édifices et des avenues qui portent son nom, une question demeure : qu’avons-nous réellement transmis de Senghor aux générations qui viennent ? Cette interrogation est d’autant plus nécessaire que le Sénégal, comme l’Afrique et le monde, traverse une période de profondes transformations. Nos sociétés sont confrontées à de nouveaux rapports au savoir, à la culture, aux langues, à l’identité et à l’altérité. Nos jeunesses vivent dans un univers numérique qui abolit les frontières tout en favorisant parfois de nouveaux replis identitaires. Elles sont à la fois plus ouvertes au monde et plus exposées à la tentation de se définir contre celui-ci. C’est précisément dans cet espace de tension que la pensée de Léopold Sédar Senghor peut retrouver une étonnante actualité.
II. Une Jeunesse connectée face aux dilemmes de l’Identité
Des interrogations toujours vivantes : Une jeunesse à laquelle Senghor a encore quelque chose à dire
Senghor appartient à une génération qui a dû penser l’Afrique au moment où celle-ci sortait de la domination coloniale et cherchait les chemins de son affirmation dans le monde. Les jeunes Sénégalais d’aujourd’hui vivent une situation différente. Pourtant, certaines des questions auxquelles Senghor s’est confronté demeurent étonnamment présentes. Que signifie être soi-même dans un monde ouvert ? Comment préserver une identité culturelle sans se fermer aux autres ? Comment accueillir les influences venues d’ailleurs sans renoncer à ce que nous sommes ? Comment faire de nos langues, de notre culture, de notre histoire et de notre créativité des instruments d’ouverture plutôt que des motifs de repli ?
Les pièges de la mondialisation numérique
Toutes les questions ci-dessus sont aujourd’hui posées avec une intensité nouvelle par une jeunesse connectée en permanence à l’Afrique, à l’Europe, à l’Amérique, à l’Asie et au reste du monde. Les réseaux sociaux ont considérablement élargi l’horizon de nos jeunes. Ils leur donnent accès à des savoirs, des cultures, des imaginaires et des modèles qui n’étaient autrefois accessibles qu’à une minorité. Mais cette ouverture comporte également ses ambiguïtés. La mondialisation culturelle peut être une formidable source d’enrichissement. Elle peut aussi produire une uniformisation des goûts, des comportements et des imaginaires. Une jeunesse qui ne connaît plus suffisamment sa propre histoire risque de confondre ouverture au monde et effacement de soi.
Enracinement et ouverture : l’équilibre senghorien
C’est ici que l’enseignement de Senghor conserve toute sa force. Il nous rappelle que l’affirmation de l’identité et l’ouverture à l’autre ne sont pas contradictoires. On peut être profondément enraciné et résolument ouvert. On peut puiser dans sa propre culture sans transformer celle-ci en forteresse. On peut dialoguer avec les autres civilisations sans avoir à renoncer à la sienne. Cette leçon devrait être davantage présente dans l’éducation de notre jeunesse. Il ne s’agit évidemment pas de transformer Senghor en une figure intouchable, ni de demander aux jeunes générations d’adhérer mécaniquement à toutes les dimensions de sa pensée. Il s’agit plutôt de leur donner les moyens de la connaître, de la discuter, de la confronter aux réalités de leur époque et, pourquoi pas, de la dépasser. Une pensée véritablement vivante est une pensée que les générations nouvelles ont le droit d’interroger.
III. La « Civilisation de l’Universel » : Une Idée pour Notre Temps
L’Universel face aux replis identitaires
Parmi les concepts senghoriens qui mériteraient d’être revisités figure celui de la « Civilisation de l’Universel ». L’idée, dans son ambition fondamentale, ne consiste pas à construire un monde dans lequel toutes les cultures se ressembleraient. Elle repose au contraire sur la rencontre des civilisations, leur dialogue et leur enrichissement mutuel. Donc un monde dans lequel toutes les cultures se rassembleraient. Cette conception prend aujourd’hui une résonance particulière. Nous vivons dans un monde où les distances se sont considérablement réduites, où les migrations rapprochent les peuples, où les technologies numériques mettent les cultures en interaction permanente et où les grands défis — changement climatique, sécurité alimentaire, paix, intelligence artificielle, développement, santé ou circulation des savoirs — dépassent largement les frontières nationales. Jamais, peut-être, l’humanité n’a été aussi interdépendante. Et pourtant, jamais les replis identitaires, les nationalismes exclusifs, les incompréhensions culturelles et les crispations autour de l’altérité n’ont semblé aussi présents. C’est dans ce paradoxe que la « Civilisation de l’Universel » peut retrouver une dimension profondément contemporaine. L’universel ne devrait pas être l’imposition d’une culture particulière présentée comme modèle pour toutes les autres. Il devrait être le produit d’une rencontre. Un universel construit à partir de la diversité des expériences humaines.
L’apport et le rôle du Sénégal
Dans cette perspective, l’Afrique n’a pas seulement vocation à recevoir. Elle a aussi vocation à contribuer. Le Sénégal, en particulier, possède une tradition intellectuelle et culturelle qui pourrait nourrir cette ambition. Sa littérature, ses langues, sa musique, ses arts, sa philosophie, son histoire et son expérience politique constituent autant de ressources qui peuvent participer au dialogue mondial. Encore faut-il que nous les connaissions nous-mêmes. Car il serait paradoxal de vouloir contribuer à l’universel tout en laissant s’affaiblir, chez nous, la connaissance de notre propre patrimoine.
IV. Transmettre Senghor plutôt que simplement le commémorer
C’est probablement ici que se situe l’un des enjeux essentiels de notre rapport à Senghor. Nous avons beaucoup fait pour conserver son nom. Avons-nous fait suffisamment pour transmettre sa pensée ? La distinction est fondamentale. Une mémoire qui se limite aux cérémonies, aux colloques, aux monuments et aux dénominations officielles finit par devenir une mémoire patrimoniale. Or Senghor ne devrait pas être seulement un patrimoine à conserver. Il devrait être une pensée à faire vivre. Cela suppose d’abord de revoir la place qui lui est accordée dans notre système éducatif. Combien de jeunes Sénégalais peuvent aujourd’hui expliquer ce que signifie la Négritude ? Combien ont réellement été confrontés à la poésie de Senghor ? Combien ont réfléchi à sa conception de la culture, du dialogue des civilisations ou de l’universel ? Et surtout, combien ont eu l’occasion de discuter avec lui — intellectuellement — plutôt que de simplement apprendre quelques éléments biographiques à son sujet ? Ces questions ne concernent pas uniquement Senghor. Elles renvoient à notre capacité collective à transmettre une histoire intellectuelle, littéraire et culturelle aux générations futures. Une nation qui ne transmet pas ses grandes idées laisse d’autres récits occuper l’espace.
V. Plaidoyer pour une Politique publique de transmission critique
Aux autorités éducatives et culturelles : faisons de Senghor un point de départ !!! Il serait donc temps, me semble-t-il, que les autorités éducatives et culturelles du Sénégal prennent une initiative à la hauteur de cet enjeu. Pourquoi ne pas engager une réflexion nationale sur la place de la pensée senghorienne dans l’enseignement, non pas dans une perspective de célébration, mais de transmission critique ? Pourquoi ne pas imaginer, dans les établissements scolaires et universitaires, des espaces de débat consacrés à Senghor, à la Négritude, aux langues nationales, à la littérature africaine et à la « Civilisation de l’Universel » ? Pourquoi ne pas encourager davantage la traduction, la diffusion et l’appropriation des œuvres de nos grands penseurs auprès de la jeunesse ? Pourquoi ne pas faire de nos établissements culturels des lieux où les jeunes peuvent confronter Senghor à Fanon, Césaire, Cheikh Anta Diop, David Diop, Birago Diop et à d’autres figures de notre patrimoine intellectuel, mais aussi aux penseurs contemporains d’Afrique et du monde ? Il ne s’agirait pas de construire un panthéon figé. Il s’agirait de créer une conversation entre les générations. Car c’est peut-être cela, au fond, la meilleure manière d’honorer Senghor : ne pas parler éternellement de lui, mais faire en sorte que sa pensée continue de provoquer chez les jeunes des questions, des débats et de nouvelles créations. La véritable fidélité à Senghor ne réside donc pas dans la répétition de ses formules. Elle réside dans notre capacité à poursuivre le mouvement de pensée qu’il avait engagé. Et si nous faisions enfin de notre héritage une force pour l’avenir ? À l’heure où la jeunesse sénégalaise cherche sa place dans un monde en transformation, nous avons une responsabilité particulière. Nous devons lui donner des racines sans lui fermer les horizons. Nous devons lui transmettre une mémoire sans l’enfermer dans le passé. Nous devons lui apprendre à aimer sa culture sans mépriser celle des autres. Nous devons surtout lui donner les moyens de participer à la construction d’un universel qui ne soit pas celui des autres, mais un universel auquel elle puisse elle-même contribuer. C’est peut-être là que Senghor retrouve toute son actualité. La « Civilisation de l’Universel » ne doit pas rester une belle expression héritée du XXᵉ siècle. Elle peut devenir une invitation à penser le XXIᵉ siècle depuis l’Afrique, avec l’Afrique et avec toutes les autres cultures. Mais pour cela, il faut commencer par transmettre. Aux autorités éducatives et culturelles du Sénégal, il revient donc de faire de cette transmission une véritable politique publique. Une politique qui ne se contente pas de commémorer nos grands hommes, mais qui donne à leur pensée une place dans la formation intellectuelle et citoyenne de nos enfants et de notre jeunesse. Il ne s’agit pas de demander à la jeunesse sénégalaise de vivre dans le monde de Senghor. Il s’agit de lui permettre de connaître suffisamment Senghor pour pouvoir, à son tour, penser le monde dans lequel elle vit. C’est peut-être la meilleure manière de répondre, aujourd’hui, à la question que son héritage nous adresse : Senghor, que faisons-nous de ton héritage ? La réponse ne devrait plus être seulement dans nos monuments, nos cérémonies ou nos discours. Elle devrait être dans nos écoles, nos universités, nos bibliothèques, nos centres culturels et, surtout, dans l’esprit de notre jeunesse. Car un héritage véritablement vivant n’est pas celui que l’on conserve, c’est celui que l’on transmet, que l’on questionne et que l’on transforme en avenir.
[En conclusion de cette Tribune, s’il en était besoin, j’invite le philosophe Roger Garaudy qui, à la fin d’une conférence qu’il animait à Dakar, en 1972, avait conclu son sujet par un dicton culte : « si je ne brûle pas, si tu ne brûles pas, si nous ne brûlons pas, comment les ténèbres deviendront-elles clarté »… Pour l’occasion, R. G. avait reçu une standing ovation pour cette citation rendue célèbre par le poète turc Nazım Hikmet dans son poème « Comme Kerem » (1930). Elle est une puissante métaphore de l’engagement individuel et de l’abnégation collective. Ce dicton nous rappelle que la transformation du monde exige une étincelle de chacun, et que le progrès moral ou social dépend directement de notre volonté à nous engager personnellement pour la collectivité.]
OSONS SENGHOR !!!
A Bassirou SAR abassirousar@gmail.com


