La dignité n’est pas une valeur partisane. Elle ne peut être invoquée pour certaines femmes et refusée à d’autres selon les circonstances politiques du moment. Une société qui aspire à la justice doit défendre les mêmes principes, hier comme aujourd’hui, pour les mêmes raisons.
Le débat actuel autour de certaines figures féminines de la sphère publique rappelle une réalité ancienne : au Sénégal, les femmes engagées en politique ont souvent été davantage jugées sur leur apparence, leur habillement ou leur style que sur leurs compétences, leurs résultats ou leur vision.
La dignité des femmes ne saurait être défendue à géométrie variable. Elle ne peut dépendre ni des appartenances politiques, ni des affinités idéologiques, ni des modes du moment. Une société démocratique se grandit lorsqu’elle applique les mêmes principes à tous et à toutes.
L’histoire politique sénégalaise offre des exemples révélateurs de cette nécessité de cohérence. Sous le régime du président Abdoulaye Wade, l’ancienne ministre Nafi Diouf Ngom suscitait une véritable fascination populaire. Son élégance, son charisme et son style personnel alimentaient les conversations bien au-delà des cercles politiques. Le surnom de « Lady Gaga » qui lui fut attribué traduisait autant l’admiration que la curiosité qu’elle inspirait dans l’opinion publique.
Cette fascination n’était pas forcément hostile. Elle témoignait même d’une forme de popularité. Mais elle révélait également une tendance persistante : celle de commenter la femme avant de commenter la responsable publique. L’image prenait parfois le dessus sur l’œuvre, le style sur l’action, l’apparence sur le bilan.
Aujourd’hui, plusieurs années plus tard, les débats qui entourent certaines personnalités féminines montrent que cette question demeure entière. La différence est que le contexte national a profondément évolué.
Depuis plusieurs années, le Sénégal revendique avec force sa souveraineté. Cette souveraineté est généralement évoquée sous ses dimensions politiques, économiques ou institutionnelles. Pourtant, il existe une autre souveraineté, tout aussi fondamentale : la souveraineté culturelle.
Une nation véritablement souveraine est une nation qui s’assume. Elle produit ses propres références, valorise ses propres codes et refuse de considérer sa culture à travers le regard des autres. Elle cesse de mesurer sa modernité à l’aune de modèles importés.
C’est dans cette perspective que la présence de Mme Clothilde Coly dans l’espace public mérite d’être analysée. À travers son style vestimentaire et son image publique, elle semble revendiquer avec sérénité une forme d’authenticité culturelle africaine. Non pas comme une posture de communication, mais comme l’expression naturelle d’une identité assumée.
Cette démarche est loin d’être anodine. Pendant longtemps, les élites africaines ont évolué dans des espaces où la reconnaissance sociale passait souvent par l’imitation de standards esthétiques venus d’ailleurs. La réussite se mesurait parfois à la capacité de ressembler à d’autres plutôt qu’à la capacité de s’assumer soi-même.
Or, l’une des grandes batailles du XXIe siècle pour l’Afrique est précisément celle de la réhabilitation de sa propre image. Comment parler de souveraineté économique sans souveraineté culturelle ? Comment défendre la préférence nationale sans défendre également la confiance dans nos propres références culturelles ?
Cela ne signifie nullement qu’il faille opposer les femmes entre elles ou hiérarchiser les choix individuels. Chaque femme est libre de porter le hijab, des greffages, des cheveux naturels ou toute autre expression de son identité. La liberté demeure un principe fondamental.
Mais dans le même temps, il est légitime de reconnaître la portée symbolique d’une femme qui assume publiquement une esthétique enracinée dans les codes africains. Cette démarche participe à la reconstruction de l’estime de soi collective. Elle envoie un message puissant aux jeunes générations : il est possible d’accéder aux plus hautes responsabilités sans renoncer à ce que l’on est.
En ce sens, Clothilde Coly incarne une forme de souveraineté culturelle silencieuse. Une souveraineté qui ne se proclame pas nécessairement dans les discours, mais qui s’exprime dans l’image, dans l’attitude, dans la manière d’habiter l’espace public.
Au fond, le véritable enjeu n’est ni le style de Nafi Diouf Ngom hier, ni celui de Clothilde Coly aujourd’hui. L’enjeu est notre capacité collective à regarder les femmes engagées dans la vie publique autrement qu’à travers le prisme de leur apparence. Mais lorsque cette apparence devient elle-même le vecteur d’un message d’authenticité, de confiance et de réappropriation culturelle, elle mérite également d’être comprise dans toute sa dimension symbolique.
À l’heure où le Sénégal revendique sa souveraineté dans tous les domaines, la souveraineté culturelle ne doit pas être le parent pauvre de la réflexion nationale. Car un peuple qui croit en lui-même commence toujours par assumer son identité.
À Mme Clothilde Coly, plein succès dans sa mission. « Dokhaal sa dokh ». Continuez votre chemin avec confiance. Car au-delà des fonctions et des circonstances, chaque pas vers l’authenticité est aussi un pas vers une souveraineté pleinement assumée.
JOHNSON MBENGUE, JOURNALISTE, UN ADMIRATEUR. « Je suis Clothilde » johnson.mbengue20@gmail.com


