Depuis 1960, nous traînons toujours avec les mêmes problèmes car à chaque fois qu’ils se présentent, nous faisons appel aux mêmes solutions. À chaque problème d’envergure, toute la République se fond dans l’émotion pendant 1 ou 2 semaines, les dirigeants au lieu d’agir, réagissent ou parfois pas et prennent des décisions émotives tout en ignorant le fond du problème. L’opinion peut se permettre d’être émotive, mais pas l’autorité publique. La prochaine crise universitaire est déjà écrite sauf si nous changeons de système.
Il faut avoir le courage de le dire, le dire sérieusement, la vérité c’est que l’État social a échoué face à cette situation estudiantine.
Chers dirigeants, en tant que citoyenne sénégalaise, je vous demande solennellement, en toute humilité, de nous gouverner sérieusement avec lucidité.
La mort d’un étudiant sur un campus universitaire ne relève jamais d’un simple fait divers. Elle constitue un moment politique, non parce que les étudiants protestent car les universités ont toujours été des espaces de conflictualité légitime, mais parce que cet événement révèle une rupture plus profonde. C’est une rupture lorsque l’espace du savoir devient un espace de survie et de bataille, l’État ne fait plus face à une crise sécuritaire, il fait face à une crise d’architecture sociale.
La tentation immédiate est connue : envoyer les forces de l’ordre, promettre une enquête, annoncer des paiements, fermer temporairement l’université, suspendre provisoirement les amicales étudiantes. Suspendre les amicales n’est ni une décision réfléchie ni éclairée ; nous sommes au 21ème siècle, les hommes et femmes qui constituent ces amicales continueront à s’adapter et à mûrir leurs stratégies via d’autres voies et moyens. Ces réponses relèvent de la gestion conjoncturelle. Elles éteignent un incendie sans jamais toucher au câblage qui l’a provoqué.
Or, en science politique, on sait depuis longtemps que les crises sociales récurrentes ne naissent pas d’une “mauvaise humeur collective”, mais d’un défaut de design institutionnel. Les politiques publiques mal conçues produisent mécaniquement et incessamment de l’instabilité.
D’emblée, nous soulignons que le Sénégal a opté pour un système d’enseignement supérieur public et social et non privatisé (le modèle anglo-saxon).
Plusieurs traditions théoriques permettent de comprendre ce qui se joue aujourd’hui avec cette situation. D’abord, l’analyse de Gøsta Esping-Andersen sur l’“État social” rappelle qu’une protection efficace ne consiste pas à distribuer des transferts monétaires aléatoires, mais à décommodifier les besoins vitaux c’est-à-dire à les soustraire à l’incertitude du marché et aux aléas de trésorerie.
Manger, se loger, se soigner ne devraient jamais dépendre d’un virement qui peut arriver ou non. Or, la vérité aujourd’hui revient à dire que la bourse dans le contexte sénégalais permet à la plupart des étudiants de survivre, de satisfaire des besoins vitaux.
Ensuite, les travaux de Peter Hall sur le policy design institutionnel montrent qu’une politique qui concentre trop de fonctions sur un seul instrument devient fragile car lorsqu’un maillon casse, tout le système s’effondre. C’est exactement le cas lorsque la bourse étudiante doit simultanément financer nourriture, logement, transport et dépenses pédagogiques.
Enfin, James Scott nous rappelle que les États échouent souvent lorsqu’ils simplifient excessivement la réalité sociale. Et dans ce cas, c’est croire qu’un seul paiement mensuel peut stabiliser des milliers de trajectoires étudiantes ; ceci relève d’une illusion administrative.
La réforme nécessaire est donc systémique. Elle suppose de passer d’une logique de versements à une logique de droits garantis, d’un pilotage au mois le mois à une planification décennale, d’une gestion opaque à une transparence vérifiable.
Elle suppose aussi d’accepter une vérité simple, celle qui fait entendre que la paix universitaire ne se décrète pas, elle se construit par la sécurité matérielle. Un étudiant qui sait qu’il mangera, qu’il dormira et que ses droits sont respectés ne descend pas dans la rue.
Autrement dit, la crise sénégalaise n’est pas une question de discipline étudiante ou de maintien de l’ordre public. Elle est le résultat logique d’un système qui a fait de la bourse un filet unique pour des besoins multiples. Le moindre retard se transforme alors en choc existentiel. Le moindre changement de règle est perçu comme une agression. La moindre tension budgétaire devient une crise politique. Un système aussi centralisé est, par définition, instable.
La réforme nécessaire doit donc être structurelle. Sur ce, nous vous adressons ces propositions qui peuvent servir de pistes de solutions, si appliquées.
Il faut d’abord sortir du « tout-cash », du « tout-bourse ». La protection étudiante doit être reconstruite comme un écosystème de droits garantis : un droit à la restauration quotidienne, un droit au logement abordable, une réduction des frais de transport, un droit à un soutien financier régulier pour des besoins pédagogiques. Concrètement, cela signifie mettre en place un crédit-repas étudiant utilisable sur campus et chez des partenaires agréés, afin que l’accès à la nourriture ne dépende jamais d’un versement avec l’actuel système d’achat de tickets de restaurant.
Concrètement, la stabilisation durable du système universitaire sénégalais suppose de passer d’une logique d’aides dispersées à une infrastructure sociale intégrée, combinant protection, prévisibilité et responsabilité publique.
Cela implique d’abord une réduction subventionnée des abonnements de transport, afin que la mobilité quotidienne ne devienne plus un coût prohibitif pour les étudiants. Elle doit être complétée par une allocation logement pour les étudiants éloignés de leurs résidences familiales, rendue possible grâce à des partenariats public-privé transparents, permettant de développer des résidences universitaires sociales à loyers plafonnés.
L’accès à l’alimentation doit être sécurisé par des titres-restaurants digitalisés, utilisables sur les campus et auprès de restaurateurs agréés, garantissant la continuité du service même en cas de fermeture des restaurants universitaires. À cela s’ajoute une bourse monétaire régulière moins conséquente, recentrée sur les dépenses pédagogiques, et non plus sur la seule survie.
Dans ce cas, la bourse monétaire subsisterait, mais elle deviendrait complémentaire, non vitale. On passe d’une logique de survie à une logique de sécurisation.
Pour renforcer l’autonomie et la professionnalisation, un système de vacations académiques intégrées doit permettre aux étudiants qualifiés d’assister les enseignants (tutorat, recherche, appui pédagogique) contre rémunération, transformant l’aide sociale en expérience professionnelle valorisable.
L’ensemble de ces droits doit être centralisé dans un dashboard étudiant numérique, où chaque bénéficiaire peut suivre en temps réel ses paiements, crédits repas, logement, recours et opportunités, garantissant transparence et traçabilité. Ce tableau de bord doit être public et auditable pour restaurer la confiance.
Pour pouvoir mettre en œuvre ces propositions, il faut ensuite stabiliser le financement et réguler le calendrier académique. Une politique sociale ne peut pas être traitée comme une variable d’ajustement budgétaire. La création d’un fonds national de stabilisation des bourses multipartite (État-Entreprises partenaires), déclenchant automatiquement des avances lorsque les paiements dépassent un seuil de retard, transformerait l’incertitude politique en règle technique. Ce type de mécanisme existe dans d’autres domaines publics, il est temps de l’appliquer à la jeunesse. La confiance naît de la prévisibilité, pas des promesses.
Il faut également déconcentrer l’université sénégalaise. La surpopulation de l’UCAD transforme chaque dysfonctionnement administratif en crise nationale.
Également, continuer à développer des pôles régionaux attractifs avec des filières professionnalisantes liées aux économies locales, des logements garantis, permettrait de réduire la densité de tension et de répartir la pression sociale sur le territoire. Une politique universitaire est aussi une politique d’aménagement cohérent.
Enfin, la gouvernance doit changer. Les conflits étudiants ne disparaîtront jamais. Ceci dit, ils doivent être institutionnalisés, pas réprimés. La création d’un médiateur universitaire indépendant, d’un tableau de bord public mensuel digitalisé (paiements, restauration, logements, délais de recours), un fonds de secours d’urgence pour faire face aux imprévus sociaux, et des Assises nationales régulières réunissant État, étudiants, professeurs et administrateurs et d’une doctrine claire faisant du campus un espace civil, où l’intervention sécuritaire est strictement encadrée et traçable, transformerait la relation entre l’État et les étudiants. La transparence réduit la rumeur et la règle réduit la colère.
Ces réformes ne relèvent ni du luxe ni de l’idéologie. Elles relèvent du réalisme politique. Un État qui ne sécurise pas matériellement sa jeunesse fabrique mécaniquement de l’instabilité. Un étudiant affamé ou expulsé n’est pas un futur cadre, il est un citoyen en colère. À l’inverse, une jeunesse protégée est un investissement productif, un capital démocratique et une garantie de paix sociale.
Une telle architecture permettrait à la fois de protéger matériellement les étudiants et de rendre l’investissement public plus lisible et contrôlable grâce à une politique stratégique de long terme.
La mort d’Abdoulaye Ba, cet avenir du pays, doit donc être l’occasion d’un changement de paradigme. La mort d’Abdoulaye Ba ne doit pas devenir une statistique de plus. Elle doit être le moment où le Sénégal décide enfin que la vie étudiante n’est pas une dépense, mais un investissement démocratique. Car un pays qui ne protège pas ses étudiants fragilise son propre avenir.
Il ne s’agit plus de savoir comment contenir les manifestations, mais comment repenser la protection sociale étudiante comme infrastructure nationale.
Nos solennels hommages et prières à l’âme d’Abdoulaye Bâ !
Que sa mémoire nous oblige !
Sokhna Fatou Kiné DIENE,
Étudiante-chercheuse en Science Politique, Spécialité Politique Comparée à Sciences Po Paris


