Dans l’imaginaire collectif, le diplôme demeure la principale preuve de compétence. Il ouvre les portes de l’emploi, conditionne les évolutions de carrière et constitue souvent le premier critère de sélection des recruteurs. Pourtant, chacun connaît des femmes et des hommes qui, sans posséder les diplômes les plus élevés, font preuve d’une expertise remarquable acquise au fil des années. À l’inverse, certains diplômés peinent à transformer leurs connaissances théoriques en compétences opérationnelles.
Dès lors, on peut se demander comment reconnaître officiellement les compétences acquises en dehors des parcours classiques de formation. La Validation des Acquis de l’Expérience (VAE) apporte une réponse à cette question. Elle repose sur l’idée selon laquelle les compétences méritent d’être reconnues, quelle que soit la manière dont elles ont été acquises.
Pour le Sénégal, cette démarche pourrait constituer l’une des réformes les plus structurantes des prochaines années. Notre pays dispose d’un capital humain considérable. Des milliers de travailleurs développent quotidiennement des compétences de haut niveau dans les entreprises, les ateliers, les exploitations agricoles, les administrations, les associations, les collectivités territoriales ou à travers leurs propres activités entrepreneuriales. Beaucoup exercent depuis des années des responsabilités importantes sans disposer de la certification correspondant à leur niveau réel de compétence. Cette situation ne constitue pas seulement une injustice individuelle, elle représente également une perte collective. En effet, lorsque des compétences restent invisibles parce qu’elles ne sont pas certifiées, les entreprises recrutent moins efficacement, les travailleurs évoluent moins rapidement, les administrations peinent à identifier les talents et l’économie perd une partie de son potentiel.
La VAE ne consiste pas à distribuer des diplômes sur la base de l’ancienneté. Elle repose au contraire sur une évaluation rigoureuse des compétences effectivement maîtrisées. Le candidat doit démontrer son expérience, présenter des preuves de ses réalisations et convaincre un jury que ses compétences correspondent aux exigences d’une certification donnée. Si certaines compétences sont insuffisamment maîtrisées, des compléments de formation peuvent être demandés avant la validation finale. Autrement dit, la VAE ne diminue pas le niveau d’exigence, elle modifie simplement la manière d’accéder à la certification.
Dans un contexte où les parcours professionnels deviennent de plus en plus diversifiés, cette évolution apparaît presque naturelle. Le Sénégal connaît une profonde transformation de son marché du travail. L’entrepreneuriat se développe, les métiers évoluent rapidement sous l’effet de la révolution numérique, les reconversions professionnelles deviennent plus fréquentes et la formation tout au long de la vie s’impose progressivement comme une nécessité. Dans ce nouvel environnement, il devient difficile de considérer que les compétences acquises entre vingt et vingt-cinq ans résument à elles seules la valeur professionnelle d’un individu pendant quarante années de carrière.
L’expérience produit des savoirs. Le travail produit des compétences. L’engagement associatif développe des capacités de management, de communication et de leadership. L’entrepreneuriat développe la gestion, la négociation, la prise de décision et l’innovation. Toutes ces compétences méritent d’être identifiées, évaluées et reconnues.
Les bénéfices d’une politique ambitieuse de VAE seraient nombreux. Elle renforcerait d’abord l’employabilité en facilitant les évolutions professionnelles et les reconversions. Les travailleurs pourraient faire reconnaître officiellement leur expertise, accéder à de nouvelles responsabilités ou poursuivre leurs études sans repartir systématiquement de zéro. Elle améliorerait ensuite la compétitivité des entreprises. Les employeurs disposeraient d’une meilleure visibilité sur les compétences réellement disponibles, facilitant ainsi les recrutements, la gestion des carrières et le développement des ressources humaines. La VAE constituerait également un puissant facteur de justice sociale. Beaucoup de Sénégalais ont interrompu leurs études pour des raisons économiques ou familiales avant d’acquérir une solide expérience professionnelle. Leur offrir la possibilité de faire reconnaître officiellement leurs compétences reviendrait à leur ouvrir une seconde chance, sans renoncer aux exigences de qualité.
Elle pourrait enfin contribuer à mieux structurer l’économie informelle, qui représente une part importante de notre activité économique. Des milliers d’artisans, de techniciens, de commerçants, d’agriculteurs ou de prestataires de services possèdent un véritable savoir-faire, mais peinent parfois à accéder au crédit, aux marchés publics ou aux opportunités de développement faute de certification reconnue. Reconnaître leurs compétences renforcerait leur crédibilité économique tout en valorisant des métiers essentiels au développement du pays.
Le Sénégal ne part d’ailleurs pas de zéro. Ces dernières années, plusieurs initiatives ont été engagées afin d’explorer les conditions de mise en place d’un dispositif national de Validation des Acquis de l’Expérience. Des séminaires nationaux ont réuni les ministères concernés, les établissements d’enseignement supérieur, les Instituts supérieurs d’enseignement professionnel (ISEP), les organisations professionnelles, les partenaires sociaux ainsi que l’Autorité nationale d’Assurance Qualité de l’Enseignement supérieur (ANAQ-Sup).
Ces travaux ont permis de poser les bases d’une réflexion nationale, d’élaborer un projet de cadre juridique, de proposer une charte d’éthique et d’identifier les principaux mécanismes d’organisation de la VAE. Cette dynamique mérite aujourd’hui d’être densifiée et accélérée.
Le moment semble particulièrement opportun car le Sénégal met en œuvre de profondes réformes de son système éducatif, développe la formation professionnelle et ambitionne de bâtir une économie davantage fondée sur le savoir, l’innovation et la création de valeur. Dans cette perspective, la VAE apparaît comme un chaînon manquant entre le monde de la formation et celui de l’emploi.
Sa réussite supposera toutefois plusieurs conditions. Il faudra un cadre juridique clair, des référentiels nationaux de compétences élaborés avec les branches professionnelles, des jurys indépendants, des procédures harmonisées, des outils numériques facilitant les démarches ainsi qu’un accompagnement personnalisé des candidats.
Les universités, les ISEP, les centres de formation professionnelle, le 3FPT, les organisations professionnelles, les entreprises et les partenaires sociaux devront travailler de concert afin de garantir la crédibilité et la qualité du dispositif.
Au-delà de ses aspects techniques, la VAE porte une vision nouvelle de l’éducation. Elle affirme que l’apprentissage ne s’arrête pas à la sortie de l’école et reconnaît que les compétences se construisent tout au long de la vie, dans des contextes multiples, au contact des réalités professionnelles, économiques et sociales.
Le Sénégal doit faire en sorte que chaque compétence démontrée puisse être reconnue, certifiée et mobilisée au service du développement national.

Par le Dr Laurent BONARDI. Spécialiste en politiques éducatives, administrateur, enseignant-chercheur.

