Le Sénégal compte une population active de 5 763 236 personnes en 2024 (banque mondiale, 2024). Pourtant, l’économie formelle n’emploie qu’une infime minorité. Les données de l’Enquête Régionale Intégrée sur l’Emploi et le Secteur Informel (ERI-ESI) réalisée par l’ANSD en 2017 offrent un éclairage saisissant sur la structure du marché du travail sénégalais. Sur les 3 906 070 actifs occupés recensés, seuls 3,6 % exercent dans le secteur formel, tandis que 96,4 % — soit plus de 3,7 millions de personnes — évoluent dans l’économie informelle. Le secteur public, souvent perçu comme le bastion de l’emploi formel, n’échappe pas à cette réalité : 66,8 % des emplois publics sont informels. Dans le secteur privé non agricole, la part de l’informel atteint 97,3 % ; dans le secteur agricole, elle s’élève à 99,7 %. Ces chiffres révèlent une réalité brutale : le sénégal ne dispose pas d’une économie formelle capable d’absorber sa population active. Les politiques de formalisation forcée ne concernent qu’une infime minorité. Les 96% restants vivent, produisent, échangent, consomment, investissent, dans un système parallèle que les statistiques officielles peinent à mesurer et que les politiques publiques peinent à comprendre.
En l’absence de statistiques plus récentes sur la structure de l’emploi informel, les proportions observées par l’ERI-ESI 2017 sont utilisées comme ordre de grandeur. Toute extrapolation à la population active de 2024 demeure une estimation provisoire soumise à vérification.
Dans ce contexte, parler d’économie formelle comme modèle de développement relève de l’illusion. L’économie sénégalaise n’est pas formelle. Elle est foncièrement informelle et elle fonctionne. Le grand Magal de touba, avec ses 5,1 millions de pèlerins et son impact économique de 629,62 milliards de francs cfa selon l’étude conjointe de l’université Cheikh Ahmadoul Khadim de Touba (UCAK) et de l’université Alioune Diop de Bambey (UADB) coordonnée par le Dr Souleymane Astou Diagne et présentée le 29 juillet 2026, constitue une illustration particulièrement forte de cette hypothèse (UCAK-UADB, 2026). Il convient de noter que cette étude, comme celles qui ont été conduites antérieurement, a été réalisée en partenariat avec le comité d’organisation du Magal. Les perceptions diverses sur l’impact du Magal, les controverses ou d’éventuels conflits d’intérêt méthodologiques nous indiquent de retenir la source universitaire qui nous paraît la plus rigoureuse. qui crée un potentiel conflit d’intérêt méthodologique qu’il faut garder à l’esprit.
Touba assume l’économie informelle ! La cité constitue un cas d’école du modèle sénégalais dans sa forme la plus concentrée et la plus performante, et appelle à une reconnaissance sans faux fuyant au même titre que celle de la spécificité de son institution de gouvernance religieuse.
I. LE DÉSÉQUILIBRE STRUCTUREL : MOINS DE 4% DANS LE FORMEL, PLUS DE 96% DANS L’INFORMEL
L’Enquête Régionale Intégrée sur l’Emploi et le Secteur Informel (ERI-ESI), conduite par l’ANSD en 2017, constitue à ce jour le socle statistique le plus complet pour appréhender la structure profonde du marché du travail sénégalais. Ses résultats livrent un constat saisissant, qui relativise le poids du salariat public et privé réglementé au sein du tissu économique national. Sur les 3 906 070 actifs occupés que compte alors le pays, à peine 3,6 % relèvent d’un emploi formel – soit un effectif d’environ 140 000 personnes – tandis que l’immense majorité, 96,4 % (plus de 3,7 millions de travailleurs), évolue dans les interstices de l’économie informelle, hors des cadres fiscaux, sociaux et juridiques institués.
Une analyse sectorielle affine ce tableau et en révèle les paradoxes. Le secteur public, traditionnellement perçu comme le refuge de la stabilité et de la bureaucratie normée, n’est pas épargné par ce phénomène : 66,8 % des emplois qui y sont recensés échappent aux critères de la formalité – une réalité souvent occultée, qui renvoie à la multiplication des statuts précaires (contractuels, vacataires, agents à durée déterminée) au sein même de l’administration centrale et territoriale. Dans le secteur privé non agricole, l’informel atteint des niveaux vertigineux, avec 97,3 % des emplois, signe d’un dynamisme entrepreneurial largement souterrain, porté par le commerce de détail, les transports collectifs et les services aux ménages. Enfin, le monde rural cristallise la marginalisation formelle : 99,7 %des emplois agricoles sont informels, illustrant une agriculture familiale et saisonnière qui demeure en grande partie déconnectée des mécanismes de crédit, de sécurité sociale et d’encadrement public.
II. TOUBA : UNE ILLUSTRATION QUE L’INFORMEL FONCTIONNE À GRANDE ÉCHELLE, SOUS CONDITION INSTITUTIONNELLE
Le grand Magal de Touba est le cas d’école de cette économie informelle. 5,1 millions de pèlerins se déplacent, se logent, se nourrissent, se soignent, prient, commercent, dans un système où les réseaux économiques et sociaux informels jouent un rôle prépondérant, avec l’appui des infrastructures et des services publics (UCAK-UABD, 2026). Les transporteurs ne sont pas des entreprises de transport déclarées. Les bouchers qui abattent les plus de 100 000 ruminants sacrifiés ne le font pas dans des abattoirs contrôlés (UCAK-UABD, 2026). Près de 90,79% des commerçants interrogés déclarent une progression de leur chiffre d’affaires pendant le pèlerinage (UCAK-UABD, 2026). Les ménages toubiens accueillent les pèlerins dans un système de solidarité familiale sans contrat. Les Dahiras collectent des fonds sans être des associations reconnues d’utilité publique.
Et pourtant, cela fonctionne. L’impact économique a été multiplié par environ 2,5 en huit ans, passant de 250 milliards de francs cfa en 2017 à près de 630 milliards en 2025 (UCAK-UABD, 2026). Les retombées se décomposent en 375,31 milliards d’effets directs, 102,90 milliards d’effets indirects et 151,41 milliards d’effets induits (UCAK-UABD, 2026). les dépenses alimentaires des ménages constituent le principal poste, avec 225,52 milliards de francs cfa (UCAK-UABD, 2026).
Il est cependant crucial de souligner que cette auto-organisation informelle repose sur une condition institutionnelle spécifique : le mouridisme. Le Dahira, l’autorité du khalife, la solidarité communautaire, constituent des institutions de coordination uniques qui jouent le rôle que joueraient ailleurs un État ou un marché formel. Le Magal ne prouve pas que l’informel s’auto-organise de manière générique. Il prouve qu’une institution religieuse forte peut se substituer à la coordination étatique et marchande dans un contexte précis. Cette spécificité limite la généralisation directe à l’ensemble de l’économie sénégalaise, beaucoup plus fragmentée et hétérogène sur le plan religieux et institutionnel.
III. L’ÉCONOMIE EST CULTURELLE : L’INFORMEL COMME INSTITUTION SOCIALE
L’économie n’est pas une machine abstraite. Elle est le comportement des gens par rapport à acheter, vendre, échanger, donner, recevoir. Dans ce contexte, l’économie est culturelle. elle est structurée par les institutions sociales, les normes de confiance, les réseaux de solidarité, les hiérarchies morales. Le mouridisme est l’institution culturelle qui structure l’économie du Magal. Le Dahira est une structure économique autant que religieuse. il collecte des fonds, crée du crédit rotatif, assure une solidarité de groupe, génère des obligations réciproques.
Ce phénomène n’est pas propre à Touba. selon l’ERI-ESI (ANSD, 2017), les chefs d’unité de production informelle sont au nombre de 2 177 154 au Sénégal. Ils exercent principalement dans le commerce de détail (34,7%), l’agriculture et l’élevage (22,6%), et les activités de fabrication (15,4%) (ANSD, 2017). Les femmes dirigent plus de la moitié de ces unités (51,1%) (ANSD, 2017). Les revenus sont faibles. Plus de la moitié des salariés du secteur informel gagnent moins de 37 000 francs cfa par mois, soit à peine le SMIG (bit, 2019) mais l’activité est réelle, la production est réelle, la consommation est réelle.
L’économie sénégalaise est structurée par des institutions culturelles qui remplissent les fonctions que l’État et le marché formel ne remplissent pas. L’informel n’est pas le chaos. C’est l’ordre social sénégalais dans sa forme économique.
IV. L’ÉCHEC DE LA FORMALISATION FORCÉE : POURQUOI L’ÉTAT NE PEUT PAS REMPLACER L’INFORMEL
L’État sénégalais a longtemps cherché à formaliser l’économie. créer des entreprises, enregistrer les commerçants, taxer les activités, encadrer le travail, urbaniser les quartiers, titrer les terres. Mais ces politiques ont échoué. Non pas parce que l’État est incompétent, mais parce que le modèle formel ne correspond pas à la réalité sociale. On ne peut pas imposer un contrat de travail à un apprenti qui apprend son métier chez son oncle. On ne peut pas imposer une patente à une vendeuse qui écoule ses produits à la sauvette depuis vingt ans. On ne peut pas imposer un permis de construire à une famille qui agrandit sa maison pierre par pierre sur trente ans.
La formalisation forcée produit deux effets pervers. D’abord, elle pousse l’informel plus loin dans l’ombre. Le commerçant qui refuse de s’enregistrer ne disparaît pas. Il devient clandestin. Il paie des pots-de-vin au lieu de l’impôt mais donne des hadiyas (dons pieux) pendant toute l’année. Ensuite, la formalisation inadaptée peut favoriser des comportements de contournement et créer des opportunités de corruption.
Le Magal de Touba montre une autre voie. Au lieu de formaliser par la contrainte, accompagner par la reconnaissance. Au lieu de taxer par la force, mobiliser par la confiance. Au lieu de remplacer l’informel, s’appuyer sur lui.
V. L’ACCOMPAGNEMENT DE L’INFORMEL : CE QUE TOUBA ENSEIGNE, ET CE QUI NE SE TRANSPOSE PAS
L’accompagnement de l’informel ne signifie pas l’absence de règles. Il signifie des règles adaptées à la réalité. Touba offre des pistes, mais toutes ne sont pas également transférables.
Ce qui dépend de la coordination mouride : peu reproductible ailleurs
La finance solidaire : les Dahiras collectent et redistribuent des sommes colossales grâce à la confiance que le khalife et les notables religieux garantissent. Ce crédit rotatif communautaire fonctionne sans contrat écrit, sans garantie matérielle, sans intermédiaire bancaire. Ailleurs, sans institution de confiance équivalente, les réseaux informels de crédit existent mais restent fragiles, fragmentés, et sujets aux défaillances. La création de passerelles avec les banques formelles est souhaitable partout, mais la solidité du relais communautaire dépend d’une autorité morale que le mouridisme concentre et que d’autres territoires ne possèdent pas nécessairement.
La formation par les daaras : les daaras coraniques transmettent discipline, mémorisation, flexibilité sociale, humilité et courage dans l’effort, gestion collective, sous l’autorité d’un maître spirituel reconnu. Ailleurs, l’enseignement informel existe : apprentissage artisanal, transmission familiale mais il manque souvent l’encadrement institutionnalisé, la reconnaissance sociale et la capacité de certification que le mouridisme offre. Valoriser ses compétences est possible partout ; en faire un relais de formation structuré dépend d’une institution de coordination locale.
Ce qui ne dépend pas de la coordination mouride : généralisable
L’infrastructure : l’État n’a pas construit toutes les routes de Touba, mais il en a construit certaines. Il n’a pas créé tout le réseau électrique, mais il en a renforcé la capacité. Environ 15 074 agents de l’État sont déployés pour accompagner l’organisation du Magal (UCAK-UADB, 2026). Cette logique de compléter l’informel là où il bute, sans le remplacer ne requiert aucune institution religieuse. Elle demande seulement que l’État cesse de vouloir tout contrôler et apprenne à cibler ses interventions. C’est transférable à n’importe quel marché informel, à n’importe quel quartier spontané, à n’importe quelle zone rurale.
La santé : les services de santé toubiens pendant le Magal combinent postes de santé publics, cliniques privées, médecine traditionnelle et solidarité communautaire. Cette pluralité des offreurs ne dépend pas du mouridisme. Elle existe déjà dans la plupart des territoires sénégalais, où les guérisseurs traditionnels, les marabouts thérapeutes et les relais communautaires cohabitent avec les postes de santé. L’accompagnement consiste à reconnaître cette coexistence et à renforcer chaque pilier selon ses compétences, plutôt que d’imposer un monopole étatique.
La régulation souple : le Magal fonctionne parce que l’État tolère une exception temporaire à ses normes : pas de permis de construire pour les abris de fortune, pas de contrôle sanitaire pour les abattoirs de fortune, pas de licence de transport pour les cars clandestins. Cette régulation par l’exception, appliquée de manière permanente et négociée plutôt que ponctuelle et tolérée, constituerait un modèle pour l’ensemble du pays. Elle ne demande pas d’autorité religieuse. Elle demande que l’État apprenne à distinguer les normes essentielles (sécurité, hygiène de base) des normes superflues (permis, enregistrement, taxation préalable).
VI. LES LIMITES DE L’ACCOMPAGNEMENT DE L’INFORMEL
Reconnaître l’informel comme modèle économique ne signifie pas l’idéaliser. L’accompagnement de l’informel comporte des défis réels qu’il faut affronter.
D’abord, la protection sociale. Les travailleurs informels n’ont pas d’assurance maladie structurée, de retraite, de couverture en cas d’accident du travail. L’accompagnement doit inclure des mécanismes de protection sociale adaptés.
Ensuite, l’accès au crédit. Les opérateurs informels peinent à obtenir des financements bancaires faute de garanties formelles. L’accompagnement doit créer des instruments financiers adaptés : microcrédit solidaire, garanties communautaires, fonds de roulement rotatifs. mais ces instruments fonctionnent mieux là où une institution de confiance locale existe.
Puis, la productivité : l’informel souffre souvent d’un manque d’équipement, de formation technique, d’innovation. L’accompagnement doit apporter des services de conseil, de transfert de technologie, de mise en réseau, sans imposer des normes inadaptées.
Ensuite, la sécurité au travail. Les ateliers informels, les chantiers, les transports clandestins, sont souvent des espaces de danger. L’accompagnement doit progressivement améliorer les conditions de sécurité par la sensibilisation et l’appui technique, plutôt que par l’interdiction.
Enfin, la fiscalité. L’informel échappe largement à l’impôt, ce qui prive l’État de ressources nécessaires aux services publics. L’accompagnement doit inventer des formes de contribution adaptées : précompte forfaitaire, cotisation communautaire, participation aux services publics en nature, plutôt que l’impôt sur le revenu classique.
Ces limites ne remettent pas en cause l’approche. Elles la précisent. L’accompagnement de l’informel n’est pas un renoncement à la régulation. C’est une régulation différente, plus proche de la réalité, plus progressive, plus respectueuse des institutions sociales existantes.
VII. LES RECOMMANDATIONS : DU MAGAL À L’ÉCONOMIE NATIONALE, SOUS RÉSERVE DE TRANSFÉRABILITÉ
L’étude UCAK-UADB (2026) recommande d’industrialiser la filière cuir à Touba, de développer l’agrobusiness, de créer 100 000 emplois en trois ans. La filière cuir pourrait valoriser les peaux des plus de 100 000 ruminants sacrifiés, soutenant l’émergence de tanneries et de maroquinerie (UCAK-UADB, 2026). L’agrobusiness pourrait créer entre 8 000 et 8 500 emplois en renforçant la production locale de fruits et légumes (UCAK-UADB, 2026).
Ces recommandations ne sont pas seulement des projets pour Touba. Elles sont des modèles pour le sénégal entier, sous réserve que l’on distingue ce qui repose sur la coordination mouride de ce qui n’en dépend pas. L’industrialisation du cuir et l’agrobusiness sont des projets techniques généralisables. La mobilisation des ressources pour les financer, la garantie des marchés, la discipline du travail, dépendent en revanche d’une institution de coordination que d’autres territoires devront inventer ou renforcer.
Le Sénégal a 5,7 millions de personnes en âge de travailler (Banque mondiale, 2024). selon les dernières données disponibles, 96,4% des emplois sont informels (ANSD, 2017). Moins de 4% sont dans le formel. En l’absence de statistiques plus récentes sur la structure de l’emploi informel, ces proportions sont utilisées comme ordre de grandeur. Toute extrapolation à la population active actuelle demeure une estimation provisoire.
Ces chiffres ne sont pas un problème à résoudre. Ce sont des données à respecter.
Le grand Magal de Touba, avec ses 5,1 millions de pèlerins, ses 629,62 milliards de francs cfa, ses réseaux invisibles, ses institutions culturelles, sa gouvernance parallèle, apporte des éléments empiriques en faveur de cette hypothèse (UCAK-UADB, 2026).
Touba n’est pas le modèle sénégalais dans sa forme la plus pure. C’est un cas limite, une extrémité du spectre, où une institution de coordination religieuse forte permet à l’informel d’atteindre une échelle et une résilience exceptionnelles. Ce qui est généralisable, c’est la logique d’accompagnement : l’État cesse de vouloir remplacer l’informel et apprend à compléter ses insuffisances en infrastructure, en santé, en régulation souple. Ce qui n’est pas généralisable, c’est le relais institutionnel : le crédit communautaire, la formation structurée, la mobilisation des ressources, dépendent d’autorités de confiance locales que chaque territoire doit identifier ou construire.
Le modèle économique au sénégal doit donc être l’accompagnement de l’informel. Non pas sa formalisation forcée, qui le pousse dans la clandestinité et la corruption. non pas sa suppression, qui détruirait l’essentiel de l’activité économique nationale. Mais son accompagnement différencié : des infrastructures et des services publics ciblés pour tous, et des institutions de coordination locales pour ceux qui en disposent. L’avenir du Sénégal ne passe pas par la création de quelques centaines de milliers d’emplois formels supplémentaires. Il passe par l’accompagnement des millions qui travaillent déjà, produisent, échangent, dans l’ombre de la statistique mais au cœur de l’économie réelle à condition que chaque territoire trouve ou construise l’institution de confiance qui fasse tenir cet accompagnement.
Dr Seydou BOCOUM, économiste hétérodoxe et Dr Cheikh GUEYE, géographe chercheur

