Dans ce texte, nous cherchons à examiner comment s’est déroulée la structuration du territoire mouride dans le temps et dans l’espace. Celui-ci s’est construit sur des distinctions fortes (centres/périphéries, espaces sacrés/espaces profanes), et le « sentiment de lieu » exprimant l’attachement de la confrérie mouride à ce territoire et le processus d’investissement symbolique s’exprimant à travers plusieurs composantes : la toponymie, les discours, les pratiques, voire une composante mystique. Sans entrer dans le détail des transformations, déjà exposées dans maints travaux, on rappellera simplement quelles ont été les dynamiques fortes qui ont favorisé la conquête du Baol oriental par la communauté mouride. Le temps de la transformation interroge dans une large mesure les processus de construction de Touba.
Dans ce cadre, ce texte sera organisé autour de l’analyse de deux moments : celui de la fondation de Touba et celui de la reconfiguration des espaces autour de Touba. Dans cette perspective, le temps de la transformation a impliqué de nombreux changements spatiaux. L’espace n’est plus vu comme une étendue simplement symbolique, mais bien comme le support consubstantiel du projet du fondateur de Touba.
Le modèle de structuration du territoire mouride
Dans l’histoire de la structuration du territoire, les points d’ancrage du fondateur sont non seulement considérés comme des lieux sacrés, mais ils ont dessiné un territoire dont Touba en constitue le cœur. La construction territoriale a été articulée autour de trois axes : la fondation du centre, la structuration du proche et au-delà les frontières. Si l’implantation de la confrérie mouride s’est appuyée sur un héritage ; par ailleurs sa stratégie répondait aux seuls objectifs stratégiques de la démarche de Cheikh Ahmadou Bamba. C’est à cet effet que progressivement le territoire a pris forme et s’est développé sous une dimension symbolique et survalorisée.
Darou Salam (La demeure de la paix), le seuil du territoire
La dynamique de construction du territoire commence avec la fondation de Darou Salam en 1884-1885 qui marque le début de l’émergence d’un sentiment d’appartenance à un territoire et la définition de l’identité spatiale de la Mouridiyya. Plus qu’un simple lieu : Darou Salam est porteur de sens et renferme des références religieuses à une dimension mémorielle. Darou Salam est identifié à une porte du paradis. La dynamique symbolique qui fonde la personnalité du lieu répond dans une large mesure au parcours mystique de son fondateur. À travers ce symbolisme, la fondation de Darou Salam s’ouvre au transcendant, brise la continuité du monde profane pour s’inscrire dans un univers sacré.
L’image de Darou Salam, son nom, la mise en scène et en forme de l’espace sont des indicateurs qui renseignent dans une large mesure sur la projection de la confrérie. Sa fondation traduit à la fois une remise en cause partielle des manières de fonder et de nommer en pays wolof et informe sur la dynamique de construction d’identité spatiale fondée sur la religion. Cette tendance fut historique, car elle a inauguré une nouveauté dans le pays wolof. La référence Darou Salam livre des informations précieuses sur la perception du territoire qui s’inaugure avec la fondation de ce lieu en 1884. La littérature mouride est riche en récits d’exaltation poétique sur Darou Salam. C’est pour cette raison que Cheikh Ahmadou Bamba dit :
« Seigneur, vous avez conduit mes brides jusqu’à une terre que Vous avez choisie pour moi. Sur cette terre, j’ai construit deux maisons où je Vous adore conformément à la foi, dans la soumission et dans l’excellence. J’ai nommé ces deux maisons Darou Salam et Touba par votre grâce. Je vous demande de faire ces deux maisons, par votre générosité et par le nom de mon guide vers Vous, Muhammad des maisons de paix et de pureté. » (Cheikh Ahmadou Bamba)
Ou encore : « Seigneur, Darou Salam vous appartient ainsi que Touba, faites donc que j’y demeure éternellement », Puis encore « Octroie moi à Darou Salam comme à Touba ce qui est au-delà de mes espérances. » (Cheikh Ahmadou Bamba)
Ces paroles de Cheikh Ahmadou Bamba donnent des renseignements complémentaires et beaucoup plus concrètes sur la dimension de Darou Salam que son fondateur aligne au même titre que Touba. Pendant toute la durée de sa déportation au Gabon (1895-1902), il n’a cessé d’associer Darou Salam et Touba dans tous ses écrits. De ce point de vue, Darou Salam s’est progressivement construit à l’image de Touba, le symbole du lieu-rempart, du lieu refuge et de lieu-symbole de l’identité spatiale mouride faisant dans une large mesure l’objet d’images, et de représentations.
Touba (La Félicité), le nombril du territoire mouride
Après la fondation de Darou Salam en 1884-1885, la structuration du territoire Touba a pris une dimension nouvelle avec la fondation de Touba en 1887-1888 qui reste un lieu symbolique dans le Grand Touba. La dimension de Touba se lit d’abord sur son [mot manquant] et sur celle que son fondateur lui donne. Derrière son nom se concentre une quantité formidable d’images, de références religieuses, de souvenirs. C’est pour cette raison qu’il reste une fondation particulière aux yeux de son fondateur, mais surtout il marque l’aboutissement du cheminement mystique de son fondateur. Sa simple mention convoque toute une série de représentations : lieu de rédemption, de la félicité, de paradis, etc.
La construction du territoire débute avec la découverte du bepp qui constitue l’expression matérielle de l’origine de Touba. Nous pouvons dire que l’histoire du territoire commence au jour où le site de la « ville » devient un espace reconnu par Cheikh Ahmadou Bamba. Il est d’usage de considérer que l’actuelle capitale des mourides a été fondée en 1888 par Cheikh Ahmadou Bamba. C’est à cette date, dans la forêt que le bepp fut découvert. La première forme d’occupation est d’abord « la grande concession autour de laquelle le village originel situé à l’ouest et au sud de la mosquée» (Guèye, 2002). C’est donc sous le signe du sacré que le territoire s’offre à voir.
L’histoire de la construction est sacrée et profondément ancrée dans une dynamique de durée avec des récits structuraux porteurs d’histoire de Touba : « La fondation a duré six mois durant lesquels chaque mois l’on construisit un mbaar. Au total, on avait construit six mbaar. Pendant les six mois, Serigne Touba avait interdit d’y piler simplement ou d’y piler à l’aide d’un pilon. Il disait qu’il avait fait des prières dans ce lieu qui ne supporte pas le pilage pour une durée de six mois. Tout ce qu’on mangeait là-bas pendant cette période, nous préparions à Darou Salam. »
L’histoire de la fondation, diversement racontée par les études et la mémoire mouride, est en fait une découverte, une véritable dimension mythique des lieux. Cette découverte est une histoire qui se déplace dans le temps et dans l’espace, remontant dans le passé voyageant vers d’autres lieux comme la Mecque ou Jérusalem. Le caractère imaginaire de Touba trouve ainsi son expression la plus visible au sein de la découverte de l’arbre, car sa sacralisation débute avec lui. Cet arbre n’est pas fortuitement le point de départ de construction du « Grand-Touba ». En effet, c’est dans le lieu où se trouvait l’arbre que repose le corps du fondateur (en tout cas considéré comme tel), ainsi, nous pouvons dire que ce lieu est le lieu des origines.
Il est significatif de signaler qu’au-delà des lieux, la construction du territoire correspond à des événements symboliques. « Après la fondation de Touba, la pastèque fut le premier fruit que Serigne Touba a fait cultiver dans les environs du cimetière actuel en face de la mosquée. Lorsque la pastèque a mûri, il l’avait partagée en deux parties. Ainsi, il donna une partie aux hommes et leur dit : en la mangeant souhaitez-y vous séparer des mécréants qui se dirigent vers l’enfer. L’autre partie, il la donna aux dames et leur dit : lorsque vous la mangez, souhaitez-y de ne jamais faire partie de celles qui accompagneront les mécréantes qui vont en enfer. Après la pastèque, il y cultiva du mil. Lorsqu’on a fini de récolter ce mil, il le déposa là-bas jusqu’à ce que l’hivernage suivant approchât. C’est ainsi qu’il demanda qu’on le pile pour extraire les grains. Ce sont Sokhna Faty Kanni, l’aînée de Serigne Marne Mor Diarra et Sokhna Faty Coura qui dirigeaient le travail. Avant le début du travail, Serigne Touba leur a dit ceci : Je voudrais que vous me piliez le mil, mais sans le faire dans le lieu où se trouve le mil. Dès que vous aurez fini, vous pouvez le peser. Après tout le travail, tout le mil faisait trois cents kilogrammes. »
Pendant des mois, les lieux sont sacralisés et chacun d’entre eux présente des images symboliques tout en participant à l’élaboration du sens des lieux. Par ailleurs, l’histoire du sacré s’élabore à travers des événements, mais aussi à travers des [mot manquant] d’arbres qui restent des éléments sacrés, forts, concrets et visibles. D’après Cheikh Guèye (1999), « Son premier espace de prédilection est le pied d’un baobab, situé à quelques dizaines de mètres à l’est de l’emplacement de la mosquée, Le Baobab de la rédemption ou (Le Baobab de la félicité) qui a été souvent confondu avec l’arbre fondateur qui était un bepp situé au beau milieu de la place. C’est sur cet emplacement de ce dernier que le Cheikh a été enterré, et autour de lui que la mosquée a été construite. » Il y a également plusieurs baobabs, « Le baobab de l’écriture », « le baobab de la visite pieuse », « le baobab ndaween » qui ont acquis un caractère sacré du fait de la présence de Cheikh Ahmadou Bamba.
En cette période, Touba était une keur au milieu d’un espace avec un ensemble d’autres lieux qui préfiguraient le Grand-Touba. Durant cette période, Touba demeure une réalité territoriale, au sens où elle comprend beaucoup d’autres lieux : Darou Minam, situé à une centaine de mètres dans le Sud-Ouest de la mosquée. Darou Khoudoss I au Nord-Ouest. Darou Rahman toujours vers le Nord-Est. Par un processus de marquage, la dynamique de construction des lieux est un parcours où les fondations participent activement à l’élaboration du sens des lieux.
« Après la première année entre sa concession, Gouy Tekhe et plusieurs autres petites retraites, le Cheikh fit construire une case à Darou Minam où il resta plusieurs mois avant de la quitter tout en y gardant certains effets. C’est seulement après qu’il ait fondé Darou Khoudoss qu’il occupa pendant les cinq dernières années en alternance avec Darou Alimoul Khabir et Darou Manân… » (Guèye, 1999). Ainsi, les éléments constitutifs de Touba sont mis en place et progressivement avec la détermination d’un territoire, d’une communauté, d’une forme d’organisation caractérisée par un processus de territorialisation. L’histoire de Touba plonge dans ce passé ancien qui remonte aux premiers moments de la fondation des lieux allant de la découverte du site à la fondation et à l’organisation de la cité. Les lieux sont ordonnés autour de Touba et préfigurent la configuration du Grand Touba où chaque fondation fait ressortir un nom qui peut être considéré comme une « roue » avec un point de départ parfois un point d’arrivée.
Dans l’histoire de la structuration du territoire, chaque lieu renseigne sur la dynamique de sa structuration, de son organisation et de son processus d’aménagement. Ainsi, chacun d’entre eux possède sa propre identité, sa propre histoire et sa propre configuration et dimension au sein du Grand Touba. Celui-ci reflète un véritable maillage religieux de l’espace. Dans le même temps, chaque lieu est l’expression d’une fonction et d’une symbolique qui le légitiment au sein de ce territoire symbolisé par le Grand Touba.
Ainsi, l’espace semble être une immense scène expérimentale où chaque lieu remplit une dimension symbolique dans le parcours du fondateur de la ville. Le nom des lieux s’accompagne de leur spécialisation, renseignant une logique de parcours mystique du fondateur de la ville. La carte des lieux semble être le support d’une production mystique articulée à une dimension d’aménagement de l’espace.
En effet, après Touba, Darou Khoudoss, Darou Rahman, un lieu comme Darou Marnan, assume la fonction de lieu de conservation du matériel et des ouvrages du fondateur de Touba. De fait, Darou Marnan était plus ou moins un lieu-bibliothèque. Une lettre adressée par Cheikh Ahmadou Bamba à son frère cadet informe sur son rôle : « Je vous recommande de garder jusqu’à mon retour imminent s’il plaît à Dieu, les livres que je vous enverrai à Darou Marnan que Dieu qui préserve de tout péril, a exempté de tout vice et trouble. »
Il fut fondé entre 1890-1892. Ainsi, avec sa fondation, le territoire prend une nouvelle dimension, car il se caractérise par un contenu fortement marqué par une dimension intellectuelle et de connaissance illustrant le caractère important de la science dans la structuration du Grand Touba. La volonté de faire de Darou Marnan un lieu de recherche transparaît dans la construction d’une bibliothèque dans le lieu compris comme un espace de savoir qui intégrerait les commodités de la recherche.
Assurément, la dynamique de structuration du territoire comporte aussi une dimension de projection de valeurs et de la connaissance. Une telle démarche correspond à la fondation de Darou Alimoul Khabir plus ou moins connu sous le nom de Ndame en 1892 par Cheikh Ahmadou Bamba. Sa fondation s’inscrit dans la logique de Darou Marnan puisqu’ils s’inscrivent tous les deux dans une dynamique de projection du savoir dans le cadre de la construction du Grand Touba.
Le territoire au miroir de la dispersion
Caractéristique de la construction du territoire mouride, la dispersion consista à mettre en place toute une série de fondations autour de Touba. L’histoire de la dispersion peut se résumer en un long processus de fondations, celui d’une communauté religieuse dont la dispersion n’a pas émoussé le sentiment d’unité ! À partir d’un lieu central (Touba), les mourides ont construit leur territoire autour de la notion de dispersion, véritable pilier d’une dynamique de territorialisation propre à la confrérie. Ce principe de dispersion surtout autour de Touba vient soit du ndigeul (ordre) venant de Cheikh Ahmadou Bamba soit une manière de gagner son estime. C’est donc un long processus de fondations qui a rendu possible la théorie de la « dispersion » et de la « satellisation » autour de Touba. Cette logique de fondations consiste à se regrouper autour de Touba supposant une territorialisation afin d’en signifier une appropriation religieuse. À ce titre, le territoire mouride peut être considéré comme un « espace dispersé », « satellisé » dont la quasi-totalité est étroitement reliée au centre religieux (Touba). Ce fut un processus de diffusion spatiale qui s’est enclenché avec la fondation de daara autour de Touba. Leur implantation est non seulement une territorialisation de la confrérie qui se réalise, mais elle fut une manière de préparer le « Grand Touba » actuel.
À cet égard, Touba peut être défini comme « pivot géographique de l’histoire », une sorte de centre stratégique qui a balisé la route aux autres fondations autour d’elle. La confrérie s’est référée à Touba pour se projeter sur tout le Baol oriental. Une véritable « poétique de l’espace » qui s’ouvre sur un vaste spectre de lieux investis par l’expérience mystique personnelle de Cheikh Ahmadou Bamba. Les relations de la confrérie à cet espace ne se réduisent pas simplement à des dimensions physiques et matérielles, mais c’est un monde chargé d’images, de symboles et de mythes qui ont qualifié les lieux, les objets, les paysages et qui lui confèrent des polarités affectives et plus profondément encore des strates de significations analogiques. C’est dans cette trajectoire qu’il faut situer le « Grand Touba » qui reste non seulement une mutation, mais un récit historique, une grande histoire qui pèse toujours et participe à éclairer le présent.
En effet, dans l’histoire de la construction du territoire, la fondation de Touba fut un moment clé, car les caractères structuraux et territoriaux de cet espace reprennent dans une large mesure le style de Touba. Si ce territoire fut le support de l’identité mouride pour fonctionner comme un véritable « territoire », son appropriation à l’échelle territoriale s’est faite sous la forme de fondation de daara dans lesquels se distribue la segmentation de la confrérie. La fondation des daara fut largement contextuelle et leur inscription territoriale se définit à travers un processus historique. Le processus de dispersion semble trouver sa légitimité sur cette parole de Cheikh Ahmadou Bamba : « Touba, c’est mon deuk (terme wolof désignant localité rurale ou urbaine), allez fonder vos propres deuk, aurait-il dit à ses fils Serigne Modou Moustapha et Serigne Fallou. Cette parole qui sonne comme une recommandation fut un processus qui a guidé et renforcé la dynamique de « dispersion » et de « satellisation » autour de Touba tout en organisant profondément ce processus dont Touba fut le centre. À vingt kilomètres du Sud au Nord s’étendent, Darou Salam, Kael, Darou Wahab, Gawane, Darou Salam Typ et Touba Bagdad, Alieu, Darou Karim, Darou Khadim, Kélèle, Touba Bélèle, la même symétrie est reprise à l’Ouest avec Same, Darou Rahmane II, Madina Touré, Touba Fall, Ngabou, Darou Khafoor Là, Afé Gouye, Darou Rahmane Fall, Missirah, et à l’Est Ndindy, Bélèle, Ndiouroul, Béléle Naye, Baila, Taif, Sadio, Bakoura, Darou Naïm, Boubaly, Madina Diop, Darou Rahmane I, Kéré Mbaye, Kéré Ndaw, Keur Macoumba Kébé, Pofdy, Kad Ndiayène, Balodji.
À 20 km du Sud au Nord de Touba s’étendent des villages mourides, la même symétrie est reprise d’Ouest en Est. Peut-on affirmer que ces foyers originellement de villages dont une partie importante est devenue ultérieurement des quartiers à part entière de la ville, évoquent spontanément, celle d’un réseau urbain minutieusement préparé dont Touba serait le centre ?
Ces villages intégrés seraient peut-être les relais secondaires, ce qui ferait ressembler Touba à l’araignée tapie au milieu de sa toile évoquant de façon savante le schéma actuel de la grande agglomération de Touba.
Dr Moustapha Diop
Géographe-urbaniste, spécialiste SIG, expert cartographe


