Les contributions de Babacar Justin Ndiaye, de Mankeur Ndiaye et du Dr Cheikh Omar Diallo sur la candidature de Macky Sall au Secrétariat général des Nations unies méritent d’être saluées. Trois intellectuels reconnus confrontent leurs lectures. Ils soutiennent des désaccords profonds sans faire de l’insulte ou de la haine les instruments de leur échange.
Un débat intellectuel à saluer
Cet éthos du débat intellectuel civilisé est précieux. Il montre que la critique peut être vigoureuse tout en respectant l’interlocuteur. Le Sénégal possède cette ressource. Il importe de la faire vivre dans un espace public où la contradiction devient trop souvent une querelle de personnes.
Leurs textes invitent à poursuivre la réflexion. Comment apprécier une candidature internationale ? Quelle place accorder au parcours du candidat ? Comment distinguer la visibilité d’une personnalité et l’influence d’un continent ?
Préciser les critères du jugement
Une candidature engage une personne, une expérience, un projet et une stratégie. Ces éléments sont liés. Chacun appelle cependant un examen particulier.
L’expérience présidentielle peut constituer un atout. Elle ne suffit pas à établir l’aptitude à toute responsabilité internationale. Il faut aussi apprécier les capacités de médiation, l’indépendance de jugement et la compréhension des crises. Le projet compte autant que les fonctions précédemment exercées.
La comparaison des responsabilités exige également de la prudence. Gouverner un État et diriger une organisation multilatérale mobilisent des formes différentes d’autorité. Une simple échelle de prestige explique peu de chose. Il faut examiner les missions, les moyens d’action et les obligations propres à chaque fonction.
Trois questions doivent alors être distinguées : la candidature était-elle opportune ? Était-elle bien préparée ? Pourquoi n’a-t-elle pas abouti ? Son résultat ne permet pas, à lui seul, de répondre aux deux premières.
Le passé national demeure dans l’évaluation
Une candidature internationale ne remet pas un bilan politique à zéro. Lorsqu’un ancien dirigeant aspire à une responsabilité mondiale, sa pratique du pouvoir appartient pleinement à l’évaluation.
Les critiques sur la présidence de Macky Sall gardent donc toute leur portée. Les violences politiques, les atteintes dénoncées aux libertés et les demandes de vérité et de justice restent des questions majeures. Aucun soutien diplomatique ne peut leur tenir lieu de réponse.
La rigueur impose de distinguer les faits documentés, les accusations et les responsabilités. Certaines responsabilités sont politiques. D’autres doivent être établies par la justice. Cette précision aide à identifier les réponses attendues. Elle ne diminue pas la gravité des questions.
Les institutions, la recherche et l’histoire continueront d’éclairer ce passé. La reconnaissance internationale ne saurait clore cet examen. Un revers diplomatique ne constitue pas davantage un jugement définitif sur l’ensemble d’un parcours.
Comprendre le résultat sans le rendre inévitable
Une fois l’issue connue, les obstacles paraissent souvent avoir tout annoncé. Ce regard rétrospectif efface l’incertitude dans laquelle les décisions ont été prises.
Pour évaluer une stratégie, il faut revenir aux informations disponibles. Quels soutiens étaient acquis ? Quelles réserves avaient été exprimées ? Quels risques étaient prévisibles ? La démarche pouvait-elle être corrigée ?
Ces questions permettent de distinguer une préparation insuffisante, une erreur d’appréciation ou un changement des rapports de force. Elles évitent d’attribuer toute l’issue à une cause unique.
La même exigence s’applique aux explications géopolitiques. Une hypothèse peut être plausible sans être démontrée. Il faut préciser ce qui relève d’un fait établi, d’une information rapportée ou d’une interprétation. La force du raisonnement tient au lien entre les preuves et les conclusions.
Cette discipline vaut pour tous. Réfuter une critique ne suffit pas à valider une candidature. Relever une faiblesse ne permet pas d’expliquer tout son résultat.
Ce qu’une expérience pourrait encore apporter
Peut-on néanmoins considérer que Macky Sall n’a pas tout perdu dans cette candidature ? La question mérite d’être posée avec mesure.
Sur certains enjeux concernant l’Afrique et le monde, il a été une voix entendue. Mais être écouté, obtenir des soutiens et faire avancer une décision sont trois choses différentes. Cette expérience rappelle la distance entre la visibilité et l’influence effective.
Le réalisme impose aussi de reconnaître son parcours. Macky Sall possède une expérience de l’État et des relations internationales. Ces acquis pourraient encore servir au Sénégal comme à l’extérieur. Les reconnaître reste compatible avec un regard critique sur son exercice du pouvoir.
Au niveau international, une telle expérience peut aider à comprendre une crise ou à faciliter un dialogue. Au niveau national, elle peut éclairer des choix publics et transmettre des enseignements.
Cette utilité dépend des besoins, de la confiance et de la qualité des contributions. Elle ne préjuge d’aucune fonction à attribuer. Une expérience compte lorsqu’elle aide à résoudre un problème.
Une personne ne résume pas un continent
Une personnalité appartient à une nation. Elle n’en représente pas automatiquement toutes les convictions. Le soutien d’un gouvernement et l’adhésion des citoyens sont deux réalités distinctes.
Contester une candidature peut relever d’une conception exigeante de l’intérêt national. Le désaccord ne traduit pas nécessairement un défaut de patriotisme.
La même prudence vaut pour l’Afrique. Une origine commune ne suffit pas à créer un mandat collectif. Celui-ci suppose des consultations, des priorités partagées et des engagements.
L’accès d’un Africain à une haute fonction peut avoir une valeur symbolique. Son effet sur les décisions doit être examiné séparément. Le titulaire reste tenu par la mission de son institution.
Le succès d’une personne peut susciter de la fierté. Son revers ne diminue ni la dignité du Sénégal ni celle de l’Afrique.
Renforcer la capacité d’action africaine
La réflexion dépasse ainsi une candidature. Elle concerne les moyens dont disposent les États africains pour peser sur les décisions mondiales.
Les contraintes du système international sont réelles. L’Afrique ne dispose d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité. Elle possède pourtant une position commune sur sa réforme, formulée notamment dans le consensus d’Ezulwini.
Cet écart invite à examiner les moyens de transformer une revendication en résultat. Les rapports de puissance expliquent une partie des difficultés. L’organisation de l’action africaine doit aussi être interrogée.
Comment les priorités sont-elles définies ? Les candidatures sont-elles suffisamment concertées ? Les alliances sont-elles préparées dans la durée ? Comment les engagements de soutien sont-ils suivis ?
La diversité des intérêts nationaux est légitime. Le travail diplomatique consiste à construire des accords malgré ces différences. Une position commune devient plus solide avec une expertise suivie, des objectifs précis et une répartition claire des tâches.
Faire durer l’influence
Une influence durable demande des équipes stables, des dossiers préparés et des alliances entretenues. Elle exige aussi une évaluation des résultats. Chaque initiative devrait préciser ce qu’elle veut obtenir et les moyens qu’elle entend mobiliser.
Les citoyens doivent pouvoir comprendre les choix défendus en leur nom. La politique étrangère engage des ressources et des principes. Elle mérite une discussion publique informée.
Le débat ouvert par les trois contributions montre l’utilité de cette intelligence critique. Il permet de maintenir ensemble la mémoire, la responsabilité et l’examen des possibilités futures.
Pour ma part, je considère qu’en portant sa candidature devant le monde, Macky Sall a défendu avec sincérité la conviction que l’ordre international devait changer et qu’il pouvait y contribuer. Son expérience pourrait encore servir l’Afrique et le Sénégal. Cette possibilité laisse entières les questions que son exercice du pouvoir continue de soulever.
Khadiyatoulah FALL, professeur émérite, Québec, Canada


