La légende le décrit comme une femme à la beauté époustouflante. Ce génie qui protège Fatick depuis des siècles habite dans le bras de mer de la ville. Son eau aux multiples vertus est sollicitée pour guérir et protéger, alors que son autel reçoit, chaque année, des sacrifices multiformes. À Fatick, le nom de « Mindiss » sonne comme celui d’un bon samaritain au service de la collectivité. Plus qu’un cours d’eau, « Mindiss » c’est aussi cette source où les hommes viennent dialoguer avec le monde des « pangols ».
Des silhouettes à peine visibles convergent vers une même direction, comme pour répondre à un appel. Au-dessus du bras de mer « Mindiss », le ciel s’est paré d’un voile gris-mauve. Ce lieu d’habitude calme et paisible est, d’un coup, pris d’assaut par des centaines de personnes. C’est le jour de la grande baignade matinale. Chaque année, les populations de Ndiayendiaye, dans la ville de Fatick, doivent effectuer le rituel sacré du bain mystique dans les eaux de « Mindiss ».
Cette tradition, vieille de plusieurs siècles, remonte à la rencontre mystérieuse entre l’ancêtre Sanguelé Ndiaye et Ndéo Mindiss, le génie tutélaire de la ville. De cette trouvaille est né un rituel qui a fini par s’installer dans l’agenda culturel et cultuel de la communauté comme un véritable culte. « C’est un jour de dimanche, veille de la chasse de Diobaye, que Sanguelé Ndiaye a rencontré une belle femme qui s’est présentée comme « Mindiss ».
Au terme de leur discussion, ils ont scellé un pacte. « Mindiss » offre sa protection aux populations et Sanguelé Ndiaye s’assure des offrandes à l’autel du bras de mer », explique Diocke Dione, un notable du quartier. Sur la berge, l’autel, érigé en l’honneur de la déesse, est fait de piquets de bois sacré. Et les personnes en quête de purification et de protection viennent verser, entre autres offrandes, du lait, du riz, du mil ou du sucre. D’autres y jettent même des pièces d’argent. Chaque libation porte en lui une once d’espoir.
En ce jour de la chasse de Diobaye, « Mindiss » vibre d’une ferveur rare. Femmes, hommes et enfants entrent dans l’eau, certains murmurent des prières et d’autres, moins imprégnées du sens du rituel, s’immergent complètement dans un geste symbolique de purification corporelle.
Une mère couveuse
« C’est ma défunte belle-mère qui m’amenait ici quand je venais d’être mariée à son fils. Depuis lors, je ne rate plus cette date. C’est un rituel que nous vivons. Et nous sommes persuadés que Mame « Mindiss » nous couvrira toute l’année.
Surtout que l’hivernage enregistre d’habitude des maladies un peu bizarres », confie Adama qui porte son enfant sur le dos. Comme elle, beaucoup de mères de famille perpétuent ce rite sacré. Une fois tous les enfants sortis de l’eau, Adama applique avec soin une pâte de boue noire sur le front et les genoux de sa progéniture. Cela va servir de bouclier spirituel et de protection contre les esprits négatifs.
« C’est pour nous protéger contre le mal, car l’hivernage s’accompagne toujours de malheurs. Donc, nous venons chercher protection auprès du génie tutélaire pour sortir indemnes de cette période souvent difficile », indique Ibrahima, un jeune homme d’une vingtaine d’années. Dans la croyance de cette communauté d’agriculteurs et d’éleveurs, « Mindiss » n’est pas seulement une mer, c’est une divinité aux infinis pouvoirs surnaturels.
En effet, dans la cosmogonie et la religion traditionnelle des Sérères, l’eau constitue un élément fondamental dans le mythe de la création. Ces peuples d’agriculteurs et de pêcheurs déifient des êtres surnaturels qu’ils localisent dans les cours d’eau. Depuis plusieurs siècles, « Mindiss » a été l’intermédiaire entre Roog (Dieu) et les « pangols » (esprits des ancêtres). Plus qu’un simple cours d’eau, « Mindiss » représente une source de vie et un lieu spirituel où les hommes trouvent des solutions à leur problème.
« À chaque fois que je viens à Fatick, je passe par « Mindiss » pour me baigner dans ses eaux. Quand je rentre, j’apporte également de l’eau dans des récipients pour mes enfants qui sont à Dakar », confie un haut gradé de l’armée, croisé sur la rive du bras de mer, avant de se diriger vers le piquet où il verse du lait caillé.
À travers les offrandes effectuées sur l’eau, les âmes en quête de bien-être entrent en contact avec les « pangols ». Ce dialogue entre deux mondes permet aux vivants de trouver du réconfort et de se protéger contre les esprits de la nuit. À Ndiayendiaye, les populations vénèrent encore « Mindiss », cet être invisible connu de tous, mais que peu de personnes peuvent voir.
Cette cohabitation, basée sur une relation de confiance, est solidifiée par un ensemble de coutumes consacrées au génie. « La longévité de cette relation aux dimensions mystiques est assurée quelque part par les habitants de Ndiayendiaye qui, par des séries d’événements, entretiennent d’excellentes relations avec « Mindiss ».
À cet égard, ils ont l’obligation d’effectuer des sacrifices et des rites pour satisfaire le génie», explique El Hadji Mbathie Ndiaye, historien et chercheur sur les civilisations de Ndiayendiaye.
Une source, mille vertus
Dans ce quartier traditionnel de Fatick, les populations confèrent à « Mindiss » le statut d’une personne morale. Ce bras de mer aux pouvoirs autopurifiants est sollicité surtout à l’approche de la saison des pluies. Ainsi, la semaine qui suit celle de la chasse de Diobaye est consacrée aux rites agraires.
Et le sacrifice varie selon les désirs de « Mindiss ». L’offrande est faite soit en galettes de riz blanc soit en couscous accompagné d’une sauce locale à base de viande de bœuf. Lors de ce déjeuner collectif, chaque famille apporte du riz moulu ou du couscous dans une calebasse. Une petite quantité est offerte à la mer avant que les membres de la famille ne commencent à manger.
Ensuite, les calebasses sont lavées avec l’eau de mer. «C’est une tradition que nos ancêtres avaient créée pour implorer des hivernages fastes et des moissons abondantes. Et ils se sont rendu compte que leurs prières trouvaient toujours des réponses favorables. C’est pour cette raison que nous continuons de pratiquer ces sacrifices et libations », confie Seydou Faye, membre de la famille du Sathiour.
À côté des cérémonies populaires, d’autres formes de sacrifices s’effectuent dans la plus grande discrétion afin de protéger la communauté. Souvent, « Mindiss » parle aux « saltiguis » la nuit pour demander quelque chose en contrepartie d’une protection des populations. « ‘’Mindiss’’ peut prendre la forme humaine et parler à quelqu’un dans un rêve.
Celui-ci doit aller voir le Sathiour pour lui faire part du message. Ensuite, les personnes chargées du culte de la mer vont s’organiser pour honorer le génie tutélaire. Il arrive même que les autorités administratives et politiques participent aux dépenses quand il s’agit de sacrifier, par exemple, un bœuf au pelage noir », ajoute Seydou.
En réalité, « Mindiss » protège les habitants, leur assure des hivernages fastes avec de bonnes moissons. Sur le plan mystique, ce génie des eaux garantit la protection et joue le rôle de pare-balle mystique eu égard à certains événements. D’aucuns avancent même que l’eau de « Mindiss » protège contre certaines maladies et des catastrophes comme les accidents.
« Je suis chauffeur depuis au moins deux décennies. Je garde toujours une bouteille d’eau de « Mindiss » avec moi. Quand je sens quelque chose de bizarre, j’asperge la voiture et je continue mon chemin », avance Ngor Diouf, d’un air rassuré.
Par Diégane DIOUF

