Après Wouro Thierno, sur l’axe Kidira–Bakel, une piste latéritique s’enfonce dans une savane vallonnée où alternent collines, grands arbres et vastes étendues herbeuses. Pendant une trentaine de kilomètres, la route serpente à travers une nature en pleine renaissance. Sous un « dimb » (le poirier du Cayor), des éleveurs transhumants attèlent un âne à une charrette pendant que leur troupeau broute paisiblement.
En ce début d’hivernage, le tapis herbacé dessine une ligne verte continue. Plus loin, des champs de mil et de maïs ondulent sous l’effet du vent. Le paysage respire la quiétude. Rien ne laisse encore présager les difficultés auxquelles sont confrontées les populations de cette partie orientale du Sénégal. Après près d’une heure de piste, Balou apparaît enfin, lové dans une sorte de cuvette. Mais, avant d’y entrer, un premier obstacle rappelle au visiteur que l’hivernage impose ici sa loi.
L’eau, première frontière
Un bras d’eau coupe l’accès au village. Un conducteur de tricycle tente sa chance. Après plusieurs manœuvres, il parvient à rejoindre l’autre rive. Une charrette lui emboîte le pas. Une femme, moins heureuse, perd une chaussure dans le courant. Sans hésiter, elle descend dans l’eau, qui lui arrive jusqu’à la taille, et fouille le fond du lit avec ses mains pour tenter de la retrouver.
Notre chauffeur préfère renoncer. Des habitants nous indiquent alors un passage plus sûr, un petit ouvrage de franchissement aménagé à l’ouest du village. La scène paraît banale pour les habitants. Elle résume pourtant le quotidien d’une commune qui, chaque saison des pluies, se retrouve pratiquement isolée du reste du pays.
Ici, les inondations de 2024 sont encore présentes dans toutes les mémoires. Cette année-là, les précipitations exceptionnelles avaient entraîné des crues du fleuve Sénégal et de la Falémé. La commune de Balou était particulièrement affectée. Plusieurs villages comme Aroundou, Yaféra, Golmy étaient littéralement sous les eaux. « Nous vivons toujours sous la hantise des eaux », confie Thioula Nianghane, un habitant de Balou, chef-lieu de ladite commune.
Trouvé dans sa maison située au cœur du village, son père, Bakary Mamadou Nianghane, représentant du chef du village de Balou, replonge dans ses souvenirs. « J’ai connu les grandes inondations de 1963 et de 1974. L’eau était arrivée jusqu’ici », raconte-t-il en montrant du doigt la porte de sa maison pourtant située en hauteur.
À l’époque, explique-t-il, les habitants circulaient en pirogue : « Nous prenions les barques pour aller aux champs. » Selon lui, les inondations de 2024 étaient du même niveau. Aujourd’hui encore, l’inquiétude grandit à mesure que l’hivernage s’installe. « Bientôt, les lâchers d’eau vont commencer depuis Manantali », souffle-t-il. À en croire les habitants, ce phénomène est responsable des dernières inondations de la localité.
Aroundou, au carrefour de trois États
À moins de deux kilomètres de Balou, Aroundou dévoile sa singularité. Avec Diogountouro, en Mauritanie, et Gouthioubé, au Mali, ce village sénégalais millénaire forme une trijonction transfrontalière unique, à la confluence du fleuve Sénégal et de la Falémé. Depuis la terrasse de la maison du chef du village, le panorama est exceptionnel. En un seul regard, il est possible d’embrasser les territoires des trois pays. Ici, les frontières semblent n’exister que sur les cartes.
« Nous avons des parents de part et d’autre. Nous nous marions entre nous », explique Mamadou Bathily, plus connu sous le nom de Mamoulaye. Les familles traversent quotidiennement le fleuve pour assister à un baptême, un mariage, des funérailles ou simplement rendre visite à des proches. Les langues, les coutumes et les traditions sont les mêmes. Les frontières administratives n’ont jamais rompu les liens tissés depuis plusieurs générations.
La nuit où le fleuve est entré dans le village
Mais Aroundou n’a pas échappé aux colères des eaux. En 2024, les crues conjuguées du fleuve Sénégal et de la Falémé ont surpris les habitants en pleine nuit. « Nous dormions lorsque le fleuve a débordé », raconte Mamoulaye. Dans ce village d’environ 25 000 habitants, les eaux ont envahi les concessions, détruit des cultures et bouleversé le quotidien des familles.
Depuis, chacun surveille le niveau du fleuve avec appréhension. Les réunions de sensibilisation, organisées par les autorités, rassurent partiellement, mais personne n’a oublié la violence de la dernière crue. L’agriculture, l’élevage et la pêche constituent les principales sources de revenus des populations.
Les cultures de décrue, autrefois très productives, occupaient une place centrale dans l’économie locale. Aujourd’hui, les habitants parlent surtout de difficultés. La pollution de la Falémé a profondément modifié les équilibres. Le poisson se fait rare.
Certains périmètres maraîchers sont abandonnés. Des terres naguère fertiles ne sont plus exploitées. « Si l’État investissait davantage dans l’agriculture et l’élevage, nous pourrions vivre dignement ici », estime Mamadou Bathily, revenu au Sénégal en 1977 après 9 années de formation agricole à Nîmes, en France.
« On nous avait promis du matériel agricole pour faciliter notre retour. Nous l’attendons toujours », confie-t-il. L’accès à l’eau potable constitue un autre défi majeur. Jadis, les habitants consommaient directement l’eau du fleuve. « Aujourd’hui, nous sommes obligés de traverser en pirogue jusqu’en Mauritanie pour chercher de l’eau potable », explique Mamoulaye.
Là où la Falémé rejoint le fleuve Sénégal
À Aroundou, la géographie prend parfois des allures de poésie. C’est ici que la Falémé termine son voyage en rejoignant le fleuve Sénégal. Les habitants aiment rappeler que les deux cours d’eau se rencontrent sans véritablement se mélanger, un phénomène qu’on peut observer à l’œil nu et que beaucoup associent au verset coranique évoquant deux mers séparées par une barrière invisible.
En cette fin d’après-midi du 29 juillet, le soleil descend lentement vers l’horizon. Sa lumière rouge embrase les eaux du fleuve. Une pirogue glisse silencieusement. À son bord, deux pêcheurs lancent leurs filets avec une lenteur presque cérémonielle.
Le spectacle est saisissant. Face à cette scène, les mots d’Alphonse de Lamartine viennent naturellement à l’esprit : « Ô temps ! suspends ton vol… » Pendant quelques instants, tout semble figé. Puis, une pirogue à moteur surgit. Son vrombissement déchire le silence, tandis que son sillage brise le miroir des eaux. La réalité reprend ses droits.
La réalité, c’est que la pêche n’est plus ce qu’elle était dans ces eaux autrefois très poissonneuses. Au-delà des inondations, la commune de Balou continue de souffrir d’un enclavement chronique. Les pluies diluviennes du 31 juillet dernier, qui ont enregistré 110 millimètres d’eau, ont provoqué une nouvelle rupture du pont de Yaféra.
Balou réclame un véritable pont
« Depuis quatre ans, nous vivons la même situation. C’est extrêmement difficile pour les populations », regrette le maire de Balou, Cheikhna Camara. Selon lui, les réparations successives ne règlent pas le problème de fond. Le Programme d’urgence de modernisation des axes et territoires frontaliers (Puma) a dépêché des équipes sur place pour réparer l’ouvrage.
Mais l’édile plaide pour une solution définitive. « Nous avons besoin d’un véritable pont en lieu et place d’un simple ouvrage de franchissement », dit-il, rappelant qu’il ne s’agit, à ce stade, que de pluies diluviennes et que la situation risque de s’empirer avec les crues du fleuve. Le maire redoute surtout que les événements de 2024 ne se reproduisent.
« L’année dernière, les populations avaient été averties avant les lâchers d’eau. Cette année, nous espérons que les crues ne seront pas de la même ampleur », espère-t-il. Le ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement a récemment réuni, à Dakar, les différents acteurs concernés afin d’améliorer la communication entre l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs), les services de l’État et les populations riveraines.
Toutes les communes établies le long du fleuve Sénégal restent vulnérables face aux crues. Cependant, selon les autorités locales, la commune de Balou demeure la plus durement touchée. À Aroundou, les frontières séparent les États sans diviser les hommes.
Le Sénégal, la Mauritanie et le Mali se rejoignent dans un même paysage, au rythme des pirogues qui traversent quotidiennement le fleuve, des familles qui vivent de part et d’autre des rives et des pêcheurs qui lancent leurs filets comme leurs ancêtres avant eux.
Mais, cette harmonie avec la nature cache une réalité plus rude. Les populations vivent sous la menace permanente des inondations, subissent les effets de la pollution de la Falémé et attendent toujours des infrastructures capables de rompre leur isolement.
De nos envoyés spéciaux à Bakel : Seydou KA (texte) et Cheikh Tidiane NDIAYE (photos)

