Niché dans la commune de Santhiaba Manjack, à quelques encablures de la frontière avec la Guinée-Bissau, Djirack est un village cosmopolite qui symbolise le Sénégal en miniature. Cette localité, meurtrie par le conflit armé en Casamance, renaît de ses cendres. Mais, son envol est plombé par la présence des mines et un enclavement endémique.
OUSSOUYE – Le calvaire de l’exil est enfin derrière eux. Deux ans après avoir quitté Cabrousse, dans la commune de Diembéring, où ils s’étaient réfugiés pendant près de trois décennies, les membres de la famille Diallo réapprennent à vivre chez eux, à Djirack. Aliou Daddy Diallo, le père de famille, a eu tous ses enfants hors de son terroir.
« Il est rentré au bercail aussitôt après avoir fini la reconstruction de sa maison », renseigne son neveu, Daouda Diallo, enseignant à l’école élémentaire François Ntap de Ziguinchor et président de l’Association pour le développement de Djirack (Add). Cette localité, longtemps meurtrie par le conflit armé en Casamance, renoue progressivement avec la quiétude grâce à l’accalmie notée depuis une dizaine d’années.
La zone fut, en effet, le théâtre de violents affrontements entre les forces armées sénégalaises et les combattants du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc). « Le village a été complètement abandonné. Les populations l’ont quitté entre 1995 et 1996 », informe le président de l’Add.
Situé à quelques kilomètres de Kassolole (bastion du Mfdc en Guinée-Bissau), Djirack affichait alors le visage d’une bourgade fantôme, vidée par le crépitement des armes. La majorité des familles, témoigne M. Diallo, s’étaient disloquées à cette époque. Aujourd’hui, note-t-il, grâce au retour de la paix, une trentaine de foyers ont enfin pu se reconstruire.
Tout ou presque est à refaire à Djirack
À la faveur de l’accalmie qui s’est installée depuis quelques années en Casamance, particulièrement dans cette zone, les populations tournent la page de ces années douloureuses. Portées par l’espoir d’une vie paisible, elles se projettent désormais vers l’avenir, bien décidées à faire revivre ce terroir qu’elles avaient dû abandonner. Cependant, ce retour au bercail n’est pas sans difficulté. L’enclavement reste le principal point noir.
De l’avis de Daouda Diallo, Djirack figure pourtant parmi les localités les plus riches du département d’Oussouye sur le plan agricole. Un potentiel immense que les populations ne peuvent malheureusement pas valoriser, faute de voies d’accès et d’infrastructures. Le spectre des mines est aussi un gros handicap à l’essor économique du village.
A lire aussi : Iles de Vendaye et Sifoka : Une digue piétonne, trait d’union entre deux communautés insulaires
« Pour beaucoup de ces revenants, travailler la terre reste impossible, l’ombre invisible des mines bloquant l’accès aux champs », souligne-t-il. L’État, renseigne M. Diallo, a promis, dans le cadre des projets de déminage en Casamance, de dépolluer les terres de Djirack. « Nous attendons, avec impatience, la matérialisation de cette ambition des autorités. Nous en avons besoin pour vivre dignement dans notre terroir », insiste l’enseignant.
Ce vœu est aussi celui du maire de Santhiaba Manjack, collectivité territoriale dans laquelle se trouve le village de Djirack. « La présence des mines est une préoccupation majeure aussi bien à Djirack que dans certaines localités de la commune. Le village de Santhiaba Manjack, chef-lieu de commune, est toujours abandonné. Pour le moment, on ne peut pas construire l’hôtel de ville qui doit être érigé au cœur du parc national de Basse Casamance », a dit Ousmane Djicoumène Diatta.
Et comme la zone est polluée, renchérit-il, « [ils] ne cessent de réclamer un déminage humanitaire aussi bien à Santhiaba Manjack que dans les autres villages où les populations ne peuvent pas avoir accès à leurs champs et à leurs rizières à cause des mines ».
Les populations prennent leur destin en main
Si les habitants de Djirack comptent beaucoup sur les pouvoirs publics pour sortir leur localité des ténèbres après le calme, ils n’ont pas pour autant croisé les bras en attendant une solution miracle. Depuis la Tabaski 2026, elles se mobilisent tous les dimanches pour la réparation de la piste Boudiédiète-Djirack. Cette route, qui part du « Rio Sukudiack » au bolong de Boudiédiète, est distante de quatre kilomètres. Elle est impraticable depuis des décennies.
« Elle a été abîmée par la remontée des eaux. Depuis lors, nous empruntons une voie de contournement qui passe par la Guinée-Bissau. Nous nous sommes dit qu’au lieu de prolonger notre souffrance, en attendant une solution de l’État, qui tarde, autant essayer de faire ce que l’on peut », explique le président de l’Association pour le développement de Djirack. Cette idée, poursuit-il, a reçu une adhésion massive des filles et fils du village.
« Chaque dimanche matin, ceux qui sont entre Ziguinchor, Oussouye, Cabrousse, Cap Skirring, Boucotte et autres se donnent rendez-vous à Boudiédiète. Ils traversent et retrouvent, sur l’autre côté de la rive, les résidents de Djirack, pour une corvée allant de 8 à 16 heures », renseigne Daouda Diallo.
À ce jour, mentionne-t-il, sept ponts artisanaux ont été érigés grâce à ces travaux d’intérêt commun. Aussi, plus de cinq millions de FCfa, poursuit-il, ont été mobilisés pour payer une main-d’œuvre bissau-guinéenne et plus de deux millions ont été affectés à la recherche du bois ayant servi à la réalisation des ponts.
Cette manne financière, informe l’enseignant, est le fruit de cotisations de plusieurs années. M. Diallo précise que la mobilisation de ces ressources a enregistré ce succès grâce à l’implication de la diaspora de Djirack. Mais, insiste-t-il, les pouvoirs publics devraient prendre le relai parce que les moyens des communautés sont, à son avis, « très limités ».
Kathafa B. H. M. KANFOUDY (Correspondant)

