En numérologie, le 37 est souvent associé à l’accomplissement par l’intelligence, la créativité et l’intuition. Dans certaines traditions ésotériques, il symboliserait même un équilibre entre le monde matériel et le monde spirituel. Mais ce samedi soir, au Grand Théâtre, le 37 n’avait rien d’ésotérique. Il avait un visage, une histoire, un avenir bâti sur un passé de sons. C’était le temps où le Juke-Box International régnait sans partage sur la FM sénégalaise. Le temps des cassettes, des compilations, des émissions, des matinées hip-hop dans un hôtel mitoyen de la place de l’Indépendance. C’était le temps des découvertes, du goût des autres et des groupes qui allaient bientôt écrire les premières pages du rap sénégalais.
Ce 37e anniversaire du Positive Black Soul (PBS) ne pouvait donc commencer autrement que par des hommages. Cette génération de boomers des années 90, la plus belle décennie du XXe siècle, oui, c’est subjectif, je le revendique, s’était donné rendez-vous. Même jour, même heure… même émotion. D’abord, au très regretté DJ Makhtar, parti trop tôt, sous le son d’un Saf Niang, plus inspiré que jamais aux manettes. Puis au temps qui forge les destins.

Ce rendez-vous, 37 ans après les débuts du PBS, nous y sommes. Il y a du moussor, du tagual, des foulards, des coupes vintage, des têtes rasées façon « black », même si elles sont de plus en plus grises au fil des années. « Je plonge dans mes souvenirs pour voir mon devenir », disait IAM dans Bouge la tête. Les caboches sont prêtes à être secouées par un beat infernal, sous le sceau d’un orchestre. Il en faut pour tenir toute une génération qui refuse de vieillir. Justement, quand on vieillit, on nous propose souvent de petites vidéos toutes mignonnes pour les anniversaires symboliques, sortes de flash-back sur un parcours. Les 37 ans du PBS n’ont pas dérogé à la règle.
Presse Club
Une petite vidéo captivante ouvre la soirée. Saut dans le passé pour atterrir un 4 septembre 1991. La pellicule est en noir et blanc, le décor est sommaire mais esthétique. C’est l’émission Presse Club, de l’ORTS. Le présentateur évoque « une curiosité » : de jeunes Sénégalais qui font du rap, « cette musique venue des États-Unis ». Le prétexte, c’est un article du journaliste Mamadou Mamoune Faye, publié dans les Pages Vacances du Soleil. Il y éclaire un univers alors balbutiant.

On y voit les premières lignes artistiques de Didier Awadi et Duggy Tee, à l’orée du PBS. C’est le début d’une aventure sans ambiguïté. Après ce moment presque irréel, le retour l’est tout autant, avec une scénographie maîtrisée : les couleurs vives, les photos rétro, le montage qui suit les rythmes du son. Seule potentielle fausse note : une présence un peu trop importante de l’IA. Et encore, je chipote… Les albums défilent sous le son de Xalam. Les images racontent l’histoire. Les étapes du parcours se succèdent : les tournées, les clips, les apparitions médiatiques, les combats, les victoires. Et soudain, on réalise que ces 37 années ne racontent pas seulement l’histoire d’un groupe. Elles racontent aussi celle d’une génération, celle d’une musique et, quelque part, celle d’un Sénégal qui a grandi avec eux.
Le retour d’Ulysse et Hector
Pour cet anniversaire, ils ne se sont pas trop trompés, même si les débuts étaient fragilisés par un auditoire tamisé. 23h00. Le Grand Théâtre Doudou Ndiaye Rose de Dakar finit par faire le plein, malgré une pluie à effrayer Ulysse sur le chemin du Cyclope. S’il fallait écrire une mythologie du rap Galsen, Didier Awadi et Duggy Tee en seraient Achille et Hector : deux guerriers qui ont choisi de combattre dans le même camp. Ensemble, ils sont redoutables.
À 23h10, pour un rendez-vous initialement fixé à 21h, les deux compères apparaissent enfin. Sous le beat de Saf Niang, l’orchestre prend place : trois choristes, deux guitaristes, deux cuivres, deux claviers, batterie, drums… et donc Saf Niang. Puis les premières notes de Def Lo Xam résonnent dans le Grand Théâtre. Cinq minutes suffisent pour comprendre que le temps n’a pas altéré l’essentiel : la maîtrise du flow, du rythme et de la scène. Les papys du rap Galsen sont de retour. Les tubes s’enchaînent : Ataya, Djokko, Pas normal avec Simon, Lou Teugue Tass avec Baxaw, Youyouma, Merci mon Dieu… une chanson sur l’œcuménisme : Alleluia, Alhamdoulilah, Yalla Bakhna.

Écouter et entendre
23h39. Le temps de la confession pour Awadi. « Ce son, il m’arrive d’en oublier les paroles. » Duggy Tee le chambre : « Mak dik na ! » Trente ans ont passé, mais l’Afrique n’est toujours pas démunie… juste désunie. Puis vient le couplet de Duggy Tee sur la situation précaire des étudiants. Awadi répond : « Oui, Monsieur le Président ». « Non, mon parti, c’est le PBS. », rétorque Duggy Tee. Et puis Deglou. Pour entendre, il faut écouter, paraît-il. « J’ai l’impression que le gouvernement s’en fout » est repris par le public. Sorti il y a trente ans, ce plaidoyer pour la justice sociale n’a pas pris une ride. Les mots résonnent encore. Duggy Tee interpelle encore les autorités. Le public s’enthousiaste. Et soudain, le passé ressemble étrangement au présent. Viennent, par la suite, Wadiour, avec Carlou-D, Na gena metti, avec Matador. Du pur hip-hop. Et Xoyma Xoyma, premier grand tube du PBS construit sur un véritable beat mbalax. Du deuxième degré, Awadi qui s’en prend même à son propre ventre. En termes d’autodérision, Xuman est un maître. Mais il reprend son sérieux en rappelant une vérité : sans le PBS, il n’y aurait peut-être pas eu de Pee Froiss. Et donc pas de Xuman. « Le journal râpé est de retour sur YouTube ». Autopromo bien placée. Puis Yaye Bagne met tout le monde d’accord avec Viviane, la reine du Djolof Band. Return of the Djely, l’une des grandes productions solo de Duggy Tee. Le rap et la voix au sommet. Les années 1990 ne sont pas mortes. Elles respirent encore. Le passé est devenu le présent.

Le son des Nubians
C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps traversé par des géants de la musique sénégalaise qui ont montré le chemin. Ismaël Lô reprend Africa avec une finesse et une élégance intactes. L’homme-orchestre donne une véritable leçon de scène, prenant le public par la main au gré de ses envolées lyriques. Puis viennent les frissons avec Baba Maal. Ah, le génie, c’est peut-être cela : faire comme tout le monde, mais d’une manière génialement différente. Avec Taara, le géant qui avait permis au PBS de décrocher l’un de ses plus gros contrats met le paquet. Le symbole est parfait. Puis Te quiero, ce morceau de Duggy Tee qui s’achève sur un aveu : « Les musicos sont top. » Ils sont surtout des Ndanane. Comme ce titre reggae nourri à la sauce traditionnelle africaine, hommage à Omar Pène. C’est au tour du mythique et iconique Nubian Sound. Le tempo monte encore d’un cran, avec Ngaka Blindé au sommet de son art désigné par PBS : « meilleur rappeur de sa génération ». Le trait d’union est là. Les générations se parlent. Awadi résume la philosophie : « Le hip-hop est comme une maison. À chacun son taf pour la construction. » Et eux ont joué leur rôle. Ils ont construit. Ils ont transmis. Ils ont résisté.
02h07. Caspi avec VJ clôt le game. Le PBS a confronté son public à une vérité toute simple : après 37 ans de carrière, les papys font toujours de la résistance. Et pas n’importe laquelle : une résistance par le talent.
Moussa DIOP


