Lors d’un entretien télévisuel, en avril 2012, le Professeur Amady Aly Dieng exprimait son admiration à l’endroit des africains capables de réaliser des productions intellectuelles en écrivant un livre sous nos tropiques nonobstant les contraintesde différents natures liées à la stratification de notre société.
Pour dire que Docteur Safietou Thiam, ancienne Ministre de la Santé du Sénégal, spécialiste en santé publique a fasciné plus d’un. Car pour une première, ce fut un coup de maître pour son dernier ouvrage intitulé « La Pudeur des mots, Ma vie de femme ministre – Éditions L’Harmattan ». En effet, contrairement aux néophytes écrivains, elle n’a pas usé de « mentoring » par des préfaces et/ou de postfaciers afin d’être crédible ou pour avoir une certaine notoriété auprès des écrivains.
Les handicaps ne manquent pas, surtout étant femme avec tous ses engagements, pour paraphraser la célèbre activiste malienne, Aminata Traoré, qualifiant le statut de triple aliénation des femmes africaines, à savoir : Femme, Africaineet Noire avec tout son lot de stéréotypes, de discriminations et de perception entre autres.
Sans être classé dans la série des mémoires, ce récit autobiographique a un style littéraire unique en parlant de soi sans user du « Je possessif » mais d’un « Je kantien » représentant une dimension transcendantale de l’identité empirique, façonnée par une histoire personnelle.
Cette dualité nous permet de résumer les thèmes principaux traités dans le livre traçant le film de vingt mois accéléré dans laquelle, l’auteur est l’actrice principale. Selon ses propres termes, un film qui a duré vingt mois. Vingt mois de découvertes, de rêve à refaire le monde, de déceptions, de pièges à défaire, de décisions éclairées ou non !
Ainsi, à travers les huit chapitres du livre, l’auteur nous introduit au cœur d’un gouvernement sous le magistère du Président Abdoulaye Wade en nous décrivant son engagement militant de l’action publique pour ne pas dire politique, les défis de la gestion ministérielle, la condition de la femme sénégalaise fit-elle ministre, l’éthique et la résilience.
De prime abord Dr Thiam nous introduit dans les coulisses palpitantes de sa nomination au sein du gouvernement du Premier ministre, en l’occurrence Cheikh Hadjibou Soumaré. Malgré le droit de réserve que le lecteur constatera, l’auteur nous gave d’anecdotes sur la gestion au quotidien et au plus haut niveau de notre pays en détaillant les péripéties de sa nomination partant des coups de fils téléphoniquesannonciateurs, des entretiens et consultations respectifs avec le Président de la République et de son Premier ministre de l’époque jusqu’aux enquêtes à la célèbre Division des Investigations Criminelles.
Les deux chapitres suivants tiennent le lecteur en haleine tellement il est inédit le descriptif des relations entre un ministre en fonction avec le couple présidentiel sous Abdoulaye Wade et son épouse, la première dame Viviane et l’emprise de ses derniers dans les missions confiées aux ministres de la République. Une occasion unique de comprendre les comptes et mécomptes mais surtout le cynisme des courtisans et « conseillers occultes » d’un couple présidentiel pouvant affecter la bonne conduite des politiques publiques d’un état africain malgré les ambitions et visions louables du Président sur les questions de santé.
L’expérience ministérielle est passée au crible par la suite à travers les projets phares du secteur de la santé entre autre l’initiative « Bajenu Gox » et sa vie de femme ministre surtout en faisant focus comment allier et gérer son état de future maman avec les charges/missions en tant que ministre en charge de la santé, femme, mère, épouse et sœur.
Aussi, son plaidoyer pour des services santé de qualité est d’une empreinte patriotique en refusant d’aller faire des soins à l’étranger. Car selon elle, je cite « elle refuse en effet de faire la promotion de nos services de santé et de pas les utiliser soi-même. Ce serait trahir les populations que nous servons ». Face à toutes ces contraintes, l’auteure s’est adaptée à la situation. D’autant plus que des décisions doivent être prises. La république n’attend pas !
Le chapitre décrivant le plus ses convictions, est relatif à une description de l’auteure qui revient sur son parcours scientifique à travers sa formation de médecin et son expertise internationale notamment dans la lutte contre le VIH/SIDA. Le SIDA est son combat ! Cette vocation, au-delà d’un sacerdoce, constitue sa raison d’être durant toute sa carrière de médecin.
Abordant les préjugés et les obstacles spécifiques auxquels font face les femmes dans des postes de haute responsabilité au Sénégal, en tant que Femme, l’auteure aborde la nécessité de mettre en œuvre le principe de « la démocratie sanitaire » pour améliorer la participation des acteurs et des populations dans la gestion de leur bien-être sanitaire des usagers des hôpitaux et centres de santé.
Les deux chapitres faisant preuve de conclusion du livre reviennent sur la COVID19, une occasion de partager, en tant que militante de la lutte contre le sida, son expérience mais aussi la nécessité d’une présence citoyenne qui doit animée tout patriote.
Certes, j’ai raté la cérémonie de dédicace organisée le 07 février 2026, je trouve ce livre passionnant et facile à lire d’autant plus que le lecteur ne sent même pas la transition parfois brutale entre le monde technique/scientifique et le monde politique. Un message clé : l’importance de l’intégrité dans le service public !
Bref, la « Pudeur des Mots », comme le reflète le titre, résume la posture de l’auteure : dire la vérité durant les vingt moispassés à la tête du ministère en charge de la santé sur les difficultés rencontrées tout en conservant une certaine réserve et élégance morale, loin des polémiques politiciennes. Posture qu’elle conserve jusqu’à ce jour en tant que Secrétaire Exécutif du conseil national de lutte contre le Sida.
Par Boubacar DRAME, Secrétaire Exécutif du Conseil national de sécurité alimentaire (Primature)


