Anthropologue, historien et auteur de l’ouvrage de référence « Naa Mbaaax, histoire et coutume du monde seereer », Sobel Dione décrypte la puissance symbolique, sociale et politique des prénoms dans les sociétés sérères. Dans cet entretien, l’anthropologue montre comment l’onomastique révèle l’histoire longue des lignages, la place centrale des femmes, la mémoire des royaumes et les enjeux contemporains de transmission identitaire.
Dans votre analyse, vous montrez que le prénom individuel seereer n’est jamais un simple marqueur identitaire, mais une véritable archive sociale. En quoi le registre du prénom permet-il, mieux que d’autres sources, de lire l’histoire longue des sociétés seereer des lignages aux royaumes, en passant par les événements fondateurs ?
Le registre des prénoms individuels seereer agit comme une archive vivante, encodant des relations sociales, familiales et historiques bien au-delà d’un simple identifiant. Contrairement aux sources écrites, souvent tardives ou biaisées, ou aux traditions orales sujettes à des altérations, les prénoms se transmettent de génération en génération, préservant ainsi des strates multiples de l’histoire longue des sociétés seereer. Les prénoms surpassent les chroniques royales ou les généalogies écrites, car ils intègrent des actes sociaux immédiats (naissances, décès, événements) sans intermédiaire scriptural, évitant ainsi les distorsions coloniales ou religieuses. L’onomastique seereer, longtemps négligée dans les études africaines, révèle des réseaux complexes reliant l’individu à l’espace, à la parenté et à la communauté, offrant une continuité inaltérée sur plusieurs siècles. Au niveau des lignages (matrilinéaires/tim ou patrilinéaires/simangol), les prénoms comme « gon mbind » ou « gon cosaan » renvoient directement à un ancêtre ou à un membre du « kurcala » (la famille élargie), ancrant l’individu dans la matrice bilinéaire sérère. Pour les nobles Gelwaar, l’usage exclusif du prénom maternel souligne l’importance des dynasties matrilinéaires, reliant les lignages autochtones aux structures monarchiques par le biais des alliances matrimoniales royales.
Le parcours d’un individu seereer est jalonné de plusieurs noms du « gon gisir » au « gon bat », en passant par les surnoms ou noms circonstanciels. Que nous dit cette pluralité nominale sur la conception seereer de la personne, de l’identité et du devenir social, par opposition à une vision figée du nom propre ?
La pluralité nominale chez les Seereer révèle une conception dynamique de la personne, ancrée dans des relations sociales évolutives plutôt que dans une identité statique. Contrairement à la vision occidentale du nom propre unique et immuable, elle reflète un parcours existentiel jalonné de transformations rituelles.
Les Seereer attribuent plusieurs noms au fil de la vie, chacun étant associé à une étape ou à une circonstance précise : le prénom de ramassage (« gon le na inteel ou gon gisir ») : c’est le prénom donné au nouveau-né dès son « ramassage » après l’accouchement. La doyenne de la concession, gardienne de la mémoire généalogique du « kurcala », attribue ce nom provisoire. Il est choisi parmi les ancêtres célèbres pour leur longévité ou leurs exploits. En principe, ce prénom n’est connu que des matrones (« ramasseuses ») et reste secret pour les parents. Fait notable : tous les enfants nés dans une même concession reçoivent généralement le même nom de ramassage, qu’ils soient garçons ou filles. Le prénom du baptême (« gon bat ») : Ce prénom n’est pas toujours unique. On distingue souvent : le « gon mbind » (ou « gon no taan, gon cosaan »), prénom d’un membre de la concession, d’un ancêtre, ou nom traditionnellement ancré dans la lignée paternelle. Le « gon luɓe ou tuɗand » : il s’agit d’un prénom d’emprunt ou d’homonymie (« xeɗe »). On choisit alors le nom d’un ami de la famille, d’un bienfaiteur ou d’un « parrain » dont on souhaite que l’enfant hérite des vertus. Il existe également des prénoms obligatoires. Par exemple, si la mère décède à l’accouchement ou le père avant le baptême, l’enfant reçoit impérativement le nom du parent disparu. On dit alors « kaa daknel gon » (« on lui a redonné le prénom »). Fait fascinant : un garçon peut recevoir le prénom de sa mère défunte ; il sera alors appelé, par exemple, Kumba Koor (Kumba l’Homme).
Le prénom de ramassage, attribué par la plus vieille épouse de la concession, obéit à des règles précises liées à la généalogie et à la mémoire des ancêtres. Peut-on dire que le « gon gisir » constitue une forme de transmission symbolique du pouvoir, de la longévité ou du prestige au sein du « kurcala » ?
Absolument. Le « gon gisir » est un vecteur de transmission de la force vitale. Bien que le pouvoir politique n’y soit pas toujours lié directement, il s’agit d’une transmission de prestige et de longévité. En puisant dans le réservoir onomastique des ancêtres illustres, la doyenne invoque leurs vertus pour protéger l’enfant. Ce nom secret agit comme un bouclier spirituel, assurant la cohésion du lignage et la pérennité de l’identité familiale face au temps.
Vous soulignez des pratiques fortes, parfois contre-intuitives, comme l’attribution du prénom maternel à un homme, ou l’usage exclusif du prénom de la mère chez les nobles Gelwaar. Que révèlent ces choix onomastiques sur la place réelle de la femme, de la filiation maternelle et du genre dans les sociétés seereer précoloniales ?
Chez les nobles Gelwaar, l’usage prioritaire du prénom maternel, même pour les hommes, reflète la puissance du système matrilinéaire. Dans ces sociétés, l’identité noble, l’héritage politique et la légitimité spirituelle transitaient par le « sang » maternel. Cette convention s’inscrivait dans un système bilinéaire où, si le père transmettait l’identité sociale, le matriclan (« Tokoor ») gérait la succession et les rites profonds. Les femmes n’étaient pas seulement des génitrices, mais les véritables vectrices de la souveraineté et du « mana » (pouvoir spirituel). L’onomastique prouve ici que la structure sociale précoloniale reposait sur un équilibre des genres bien plus subtil que ce que les interprétations patriarcales ultérieures ont laissé croire.
À l’heure de l’état civil moderne, de l’uniformisation des prénoms et de la pression religieuse ou administrative, que risque-t-on de perdre si les systèmes de nomination seereer disparaissent ?
Et selon vous, comment l’onomastique peut-elle devenir un outil de sauvegarde, de transmission et même de réappropriation identitaire pour les jeunes générations sérères ? On risque de perdre une cosmogonie. Les noms seereer sont souvent des « prières vivantes » ou des dispositifs prophylactiques (notamment pour conjurer la mortalité infantile). Leur érosion entraîne la disparition de marqueurs qui relient l’individu à son cosmos. Pour les jeunes générations, l’onomastique doit devenir un outil de réappropriation identitaire. En documentant ces noms par des enquêtes ethnographiques ou des outils numériques, on redonne du sens à l’identité. Intégrer ces systèmes aux programmes éducatifs ou même les réadopter fièrement sur les réseaux sociaux sont des actes de résistance culturelle. Porter un nom traditionnel, c’est refuser l’anonymat de la mondialisation pour réaffirmer une filiation millénaire.
Propos recueillis par Adama NDIAYE

