Derrière la piété et la réjouissance, la fête de la Tabaski s’accompagne d’une énorme pression chez certaines femmes. Le partage du mouton peut ainsi devenir une source de tensions et de rivalités dans certains foyers.
Avec la Tabaski, c’est la joie chez les enfants. Ils ont hâte de s’empiffrer de viande de mouton et de se parer de leurs nouveaux habits. Chez les hommes, le coût du mouton cause des nuits blanches. Mais chez certaines dames, c’est son partage qui traumatise.
En effet, la tradition voudrait qu’une femme mariée offre certaines parties de la bête à sa belle-famille pour raffermir leurs liens.
« Le “falaré” (la croupe) est offert à la mère de la femme en signe de reconnaissance pour la maternité, et la cuisse arrière à la “première ndiéké” (première des belles-sœurs) pour maintenir de bonnes relations avec la famille du mari », explique Khoudia Kane, mariée depuis 22 ans.
Mais le chauffeur de « clando », Mamadou Sarr, n’y voit qu’une forme de gâchis.
« Avec la conjoncture, je ne peux pas acheter un gros bélier, sans compter que j’ai une famille nombreuse. Si mes deux épouses doivent respecter cette tradition, nous risquons de nous contenter des tripes et des boyaux », peste-t-il, en tapotant le volant de sa vieille guimbarde.
Son collègue Fallou Ngom abonde dans le même sens et déplore que cette pratique soit dévoyée pour devenir une forme de pression sociale. Il rappelle qu’à l’origine, c’était une forme de solidarité en faveur de ceux qui n’avaient pas les moyens d’acheter un mouton pour la Tabaski.
« Avec le temps, cette tradition d’entraide s’est transformée en une obligation sociale, notamment un moyen de rechercher reconnaissance et considération au sein de la belle-famille », déplore le retraité devenu chauffeur.
D’ailleurs, cette quête de reconnaissance avait, une fois, poussé Mariama Ba, 32 ans, à aller chercher une cuisse de mouton chez sa propre famille. Car, après deux ans de mariage, son époux, maçon, ne pouvait plus s’offrir de bête.
Seulement, malgré ses efforts, sa belle-famille continuait à l’humilier et à la rabaisser devant ses belles-sœurs. Ces dernières, en plus de la viande, offraient aussi un tissu.
Un jour, excédée, elle a répliqué. Il s’en est suivi un conflit familial, puis le divorce après cinq années de mariage.
Nouvellement mariée, Adja Seynabou Dia résiste à cette pression, parce que sa conviction est que cette pratique n’a rien de religieux.
« C’est simplement une norme sociale imposée aux femmes », tranche-t-elle.
Soda Seck adopte la même position. Encore que, déclare-t-elle en s’esclaffant :
« Pour offrir une partie de la viande, il faut en disposer, or c’est ma belle-mère qui gère et garde tout. »
La coiffeuse, mariée depuis 15 ans, se rappelle ses premières fêtes passées à Fatick.
« En repartant, ma belle-mère nous a remis un sachet. Une fois à Dakar, mon mari et moi avons remarqué qu’il n’y avait que très peu de viande. Le reste n’était composé que de boyaux, alors que mon mari avait pourtant acheté deux moutons », confie-t-elle, entre rire et amertume.
Madeleine Dado Ba, mariée depuis 2020, a vécu une situation similaire. Depuis lors, soutient-elle, son mari, « un grand amateur de viande », achète un bouc en plus du mouton pour s’assurer une consommation à satiété et éviter les tensions avec sa mère.
La pharmacienne Bineta Ndour, depuis sa déconvenue après sa première Tabaski chez son mari, achète chaque année son propre mouton pour offrir une partie à sa mère et garder le reste.
Sauf qu’avec la conjoncture actuelle, il n’est plus du tout aisé de choisir entre équilibre conjugal et équilibre familial.
Fatou SY

