Au croisement Saly, dans le département de Mbour, chaque matin, de nombreux jeunes ouvriers se rassemblent dans l’attente d’un employeur. Maçons, menuisiers, plombiers, électriciens, carreleurs, peintres ou simples manœuvres espèrent décrocher un travail journalier. Derrière cette scène devenue banale, se cachent des parcours marqués par le chômage, l’exode rural et la précarité.
MBOUR – Dès les premières lueurs du jour, le croisement Saly, sur la route de Mbour, se réveille dans une effervescence singulière. Face à l’axe principal menant au carrefour « Bienvenue », une soixantaine de jeunes prennent leur mal en patience. Tous espèrent voir s’arrêter un entrepreneur ou un particulier venu leur proposer une journée de labeur.
Truelle à la main, caisse à outils à l’épaule, pelle ou marteau au poing : leur équipement affiche d’emblée leur savoir-faire. Qu’il s’agisse de soutenir un chantier, d’entretenir des espaces verts, de désherber ou de démolir, chacun guette la moindre opportunité. Au moindre ralentissement d’un véhicule, les bras se lèvent et les sollicitations fusent.
Sous le grand arbre qui borde la chaussée, un groupe d’ouvriers échange à voix basse, tout en gardant l’œil ouvert. Une voiture se gare, une dame en descend, en quête d’aide pour nettoyer sa propriété. « Je viens régulièrement ici dès que j’ai besoin de renfort pour mes travaux. On y trouve toujours des jeunes courageux et disponibles », explique-t-elle dans un sourire.
Ce rituel matinal est le quotidien de centaines de travailleurs migrants venus des quatre coins du Sénégal. Face à la rareté de l’emploi stable dans leurs régions d’origine, beaucoup ont fait le choix de tenter leur chance à Saly, où le secteur du bâtiment et du tourisme offre un vivier d’opportunités -bien que souvent précaires. Parmi eux, Lamine Sow, un plombier de 43 ans installé à Mbour depuis dix ans. Chaque matin, il fait le même parcours avec le même espoir.
« Cela fait dix ans que je viens valoriser mon savoir-faire ici. Mais pour survivre, il faut savoir tout faire : démolir, nettoyer, creuser des fondations ou des piscines, etc. On ne refuse aucun chantier. En bref, nous acceptons pratiquement toutes les tâches qui nous permettent de gagner notre journée », résume-t-il.
Un quotidien semé d’embûches
Armés d’un courage exemplaire et d’une grande patience, ces travailleurs déclinent rarement une opportunité. Pour répondre aux demandes nécessitant une main-d’œuvre plus importante, ils s’organisent fréquemment en petites équipes. Originaire de Kaolack, Massamba Faye vit lui aussi de ces embauches occasionnelles. Les revenus qu’il en tire sont indispensables pour soutenir ses proches restés au village. « C’est une question de survie. Ce travail me permet de subvenir aux besoins de ma famille et de financer, petit à petit, quelques projets chez moi », confie-t-il.
Dans cette station balnéaire en pleine expansion, les chantiers se multiplient. La clientèle, composée de particuliers, d’investisseurs et d’une importante communauté étrangère, alimente une demande constante. Ainsi, les interventions de ces ouvriers s’étendent bien au-delà de Saly, couvrant toute la zone allant de Malicounda et Gandigal jusqu’à La Somone et Ngaparou.
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Trouver un engagement quotidien reste, toutefois, un véritable défi. Il n’est pas rare que certains passent plusieurs jours d’affilée sans décrocher le moindre chantier. Pour ces hommes, se présenter chaque matin au croisement Saly n’a rien d’un choix : c’est une stricte nécessité. Dans un contexte de chômage chronique et face à la rareté des emplois stables, beaucoup quittent les campagnes, faute de perspectives. Les difficultés récurrentes du secteur agricole ne font qu’amplifier cet exode.
Mohamed Diagne, originaire de Birkelane, dans la région de Kaffrine, en sait quelque chose. Cet ancien agriculteur s’est résolu à rejoindre Saly après plusieurs campagnes particulièrement éprouvantes. « Je travaillais la terre, mais le manque de moyens et la hausse constante du prix des engrais et des semences ont rendu l’activité irréalisable. J’ai fini par venir chercher ma subsistance ici », explique-t-il.
Outre cette instabilité financière, ces ouvriers font face à des conditions de travail souvent périlleuses. Privés d’équipements de protection et sans la moindre couverture sociale, ils opèrent à leurs risques et périls. Moussa Faye, plombier de métier, en témoigne : « Nous sommes exposés en permanence. La plupart d’entre nous travaillent sans casque, sans gants ni chaussures de sécurité. Les accidents peuvent survenir à tout moment ».
Lorsque la malchance s’installe et que les journées sans embauche s’enchaînent, ces travailleurs se retrouvent contraints d’assurer leur quotidien avec des ressources quasi inexistantes. Au croisement Saly, les profils sont variés. Maçons, carreleurs, menuisiers, soudeurs, peintres, électriciens, plombiers ou simples manœuvres composent une main-d’œuvre qualifiée, disponible et relativement bon marché. Pour Kéba Diallo, cette concentration de compétences mérite une meilleure organisation.
« L’État devrait accompagner ces jeunes en les regroupant au sein de groupements d’intérêt économique (Gie). Cela leur permettrait d’être mieux structurés, de répondre à des appels d’offres et de décrocher des marchés plus importants », plaide-t-il.
Selon lui, une telle organisation offrirait davantage de stabilité à ces travailleurs et contribuerait à améliorer leurs revenus. Salif Guèye partage le même constat, invitant les pouvoirs publics à venir observer cette réalité de terrain.
Ibrahima MBAYE (Correspondant)

