Après treize ans passés au cœur de la finance parisienne, cette Sénégalaise de 37 ans a tourné le dos à une carrière prometteuse pour créer « Maket », une plateforme de mode circulaire à Dakar. Un pari entrepreneurial doublé d’un défi culturel dans un pays où revendre ses vêtements demeure loin d’être un réflexe.
Ses doigts effleurent les étoffes avec une attention presque instinctive. Elle s’arrête sur une tenue, puis remet en place une robe en dentelle blanche au travail délicat. Dans ses locaux, aux murs d’un blanc épuré, Ndèye Fatou Dieng promène un regard satisfait sur la penderie dorée où s’alignent les créations. Elle porte une robe noire aux épaules dénudées, dont les manches bouffantes sont rehaussées de motifs blancs. Ses cheveux tressés en queue-de-cheval mettent en valeur un visage lumineux, délicatement rehaussé par des boucles d’oreilles dorées.
Elle n’a pas la voix de celles qui chuchotent leurs ambitions. Le rire facile, le verbe haut, la parole vive et sans filtre, elle enchaîne les phrases sans jamais chercher ses mots, avec la fluidité singulière et l’assurance de ceux qui ont l’habitude de défendre un dossier complexe devant un conseil d’administration.
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À 37 ans, cette ancienne cadre de la finance internationale dirige « Maket », une jeune pousse spécialisée dans la mode circulaire et la seconde main haut de gamme. Un univers qui semble à mille lieues des salles de marché où elle a construit l’essentiel de sa carrière. Pourtant, assure-t-elle, le fil conducteur est le même : la rigueur, la stratégie et le goût du risque calculé.
Dans un secteur de la distribution textile africaine dominé par l’informel, l’approche méthodique apportée par Ndèye Fatou Dieng détonne. Son parcours atypique offre une grille de lecture originale des dynamiques économiques qui traversent aujourd’hui les métropoles africaines. Dakar, véritable carrefour de tendances, constitue à cet égard un terrain d’expérimentation idéal pour poser les bases d’un modèle économique innovant.
Rien ne la destinait pourtant à l’entrepreneuriat textile. Fille d’un ingénieur et d’une institutrice, elle grandit dans une famille où l’exigence scolaire est une règle. « Chez moi, on n’avait pas vraiment droit à l’erreur », raconte-t-elle. Élève brillante, elle obtient un baccalauréat scientifique au lycée Jean-Mermoz avant de rejoindre la France grâce à une bourse d’excellence de l’État du Sénégal.
L’émergence d’une vocation entrepreneuriale
À Bordeaux, elle décroche un master en finance d’entreprise avant d’intégrer le secteur bancaire. Pendant treize ans, elle gravit les échelons au sein de grands établissements, notamment Société Générale et Bnp Paribas. Son ambition est alors toute tracée. « Mon rêve, c’était de devenir directrice à la Banque mondiale », confie-t-elle. Cette rigueur familiale et académique lui inculque très tôt une éthique de travail irréprochable. Entourée de parents convaincus des vertus de l’effort, la jeune élève comprend rapidement que le mérite constitue la meilleure clé de l’épanouissement. Ce cadre exigeant façonne une personnalité résiliente, armée pour affronter les environnements compétitifs de la finance internationale.
Mais, loin du Sénégal, un autre projet prend discrètement forme. Sollicitée en permanence par ses proches pour acheter des vêtements et des produits difficiles à trouver à Dakar, elle devient malgré elle leur « personal shopper ». L’idée fait son chemin jusqu’à devenir une activité parallèle. Les journées se prolongent après les heures de bureau, tandis que les soirées et les week-ends sont consacrés aux commandes. En 2019, elle quitte une première fois la banque pour se lancer à plein temps. L’expérience tourne court. « Le business fonctionnait, mais pas assez pour faire vivre une équipe », reconnaît-elle. Contrainte de retourner en France en 2020, elle reprend son métier de banquière sans considérer cet épisode comme un échec. « C’était simplement reculer pour mieux sauter ».
Cette expérience lui permet surtout de revenir avec un projet plus abouti. Fin 2023, elle démissionne une seconde fois, cette fois avec un modèle économique mieux construit. Elle s’entoure d’experts de la tech et bénéficie de l’accompagnement de structures comme la Der/Fj, LionsTech ou encore Hec Challenge+. Les leçons tirées de cette première tentative s’avèrent précieuses. Loin d’étouffer ses ambitions entrepreneuriales, cette expérience confirme la pertinence du besoin tout en mettant en évidence les ajustements nécessaires pour bâtir une entreprise pérenne et capable de changer d’échelle.
Ainsi naît « Maket », une plateforme qui ambitionne de développer la mode circulaire en Afrique tout en valorisant les créateurs du continent. Pour sa fondatrice, l’objectif ne consiste pas uniquement à vendre des vêtements de seconde main, mais à bâtir un écosystème où les pièces connaissent plusieurs vies et où la consommation devient plus responsable. Le défi dépasse le seul cadre entrepreneurial. Au Sénégal, acheter des vêtements de friperie est courant, mais revendre les siens reste culturellement peu accepté. « Revendre son propre habit n’est pas ancré dans nos habitudes », explique la fondatrice, évoquant les nombreuses réticences sociales entourant cette pratique.
Bâtir un écosystème de mode responsable
Pour lever ces freins, Maket mise sur un positionnement haut de gamme, une sélection rigoureuse des pièces et une expérience pensée pour les usages locaux. L’application permet une inscription à l’aide d’un simple numéro de téléphone, intègre le paiement par mobile money et garantit un reversement rapide aux vendeurs. Un showroom physique complète le dispositif afin de rassurer une clientèle encore hésitante. L’intégration des solutions de paiement par mobile money s’impose rapidement comme un élément clé du dispositif. Dans un contexte où l’usage du smartphone est largement répandu, la simplicité d’utilisation fait la différence. En parallèle, le showroom joue le rôle de tiers de confiance indispensable pour installer une relation durable avec les utilisateurs.
À la tête d’une équipe de huit collaborateurs, Ndèye Fatou Dieng découvre également les exigences du management. « Passer du statut de fondatrice à celui de dirigeante est sans doute le plus difficile. On ne nous apprend pas à gérer des personnalités différentes ». De tempérament impulsif, elle s’est fait accompagner par un coach afin d’apprendre à mieux écouter et fédérer ses équipes.
Compétitrice dans l’âme, elle retrouve la même intensité sur les terrains de padel, qu’elle fréquente plusieurs fois par semaine. Une énergie qu’elle consacre avant tout à son entreprise. Ses ambitions sont à la mesure du pari qu’elle s’est lancé : faire de « Maket » une référence africaine de la mode circulaire, franchir le milliard de FCfa de chiffre d’affaires et inscrire durablement son entreprise parmi les grandes réussites technologiques sénégalaises. Cette transition illustre les défis auxquels sont confrontés de nombreux fondateurs. Habituée aux environnements structurés de la banque, elle a appris à composer avec l’incertitude propre aux jeunes entreprises. Le coaching lui a permis d’adopter une posture de dirigeante davantage tournée vers l’écoute et la mobilisation de ses équipes.
Au-delà des aspects économiques, l’initiative portée par « Maket » participe à la redéfinition des modes de consommation urbains en Afrique de l’Ouest. En démontrant que la mode écoresponsable peut allier élégance, rentabilité et impact environnemental positif, Ndèye Fatou Dieng ouvre la voie à une nouvelle manière de consommer la mode sur le continent.
Pathe NIANG

