Face aux contraintes du crédit bancaire classique, les acteurs de l’agriculture sénégalaise se tournent vers le marché financier régional. Entre titrisation de créances et émissions d’obligations vertes, ces mécanismes de finance durable ouvrent la voie à une modernisation en profondeur du secteur agricole en Afrique de l’Ouest.
L’agriculture est l’un des secteurs porteurs de l’Agenda « 2050 ». Mais le financement reste un véritable défi. Si l’on se fie aux données de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, les prêts bancaires alloués au secteur agricole au Sénégal ont atteint en moyenne 21,7 milliards de FCfa par an entre 2021 et 2023, représentant 1,53 % du total des prêts bancaires, lesquels s’établissent en moyenne à 1.417 milliards de FCfa par an dans le pays sur cette période. Pour orienter les portefeuilles vers ce secteur, le marché financier régional semble être la voie indiquée pour les institutions spécialisées dans le financement de l’agriculture.
L’un des premiers organismes à explorer ces opportunités est La Banque Agricole (Lba). Elle a procédé, il y a deux mois, à la première cotation du Fonds commun de titrisation de créances « Croissance agricole », d’une enveloppe de 80 milliards de FCfa. Cette opération s’appuie sur une tranche senior de 60 milliards de FCfa sur sept ans à un taux de 8%, combinée à une tranche mezzanine de 20 milliards de FCfa sur sept ans, offrant un rendement de 9 %. Par ce mécanisme, la Lba a pu transformer des prêts en obligations négociables afin de mobiliser massivement des financements pour le secteur agricole.
Financer la production et la transformation
Ce système innovant regroupe les prêts accordés aux agriculteurs et les transforme en titres financiers cotés à la Bourse régionale d’Abidjan. Cette titrisation a permis à la Lba d’obtenir de la liquidité afin de financer de nouveaux projets agricoles. L’objectif est de financer durablement la croissance de l’agriculture afin d’aider les exploitants, de moderniser les équipements et d’améliorer les rendements. Après la Lba, Swami Agri a sollicité le marché financier afin d’accompagner son projet de transformation agricole. Le montant recherché est de 30 milliards de FCfa, pour une maturité de cinq ans, un coupon annuel brut de 7,00 %, un ticket minimum de 10.000 FCfa et une garantie à première demande du Fagce couvrant le capital et les intérêts. Swami Agri entend ainsi mobiliser l’épargne régionale pour financer des infrastructures agricoles et énergétiques structurantes au Sénégal.
Le « Green Bond Swami Agri » 7,00% 2026-2031 s’inscrit parmi les rares émissions obligataires vertes portées par une entreprise agricole sur le marché financier régional de l’Umoa. Structurée par Impaxis Securities en qualité d’arrangeur et chef de file, l’opération vise à diversifier les sources de financement de l’émetteur et à accompagner son programme d’investissement productif. « Le recours au marché obligataire complète le financement bancaire traditionnel. La croissance de Swami Agri et du groupe Senegindia a progressivement accru leurs besoins de financement, tandis que les établissements bancaires demeurent soumis à des contraintes prudentielles de concentration des risques », explique Swami Agri dans une note.
Les fonds levés doivent notamment contribuer au financement de cinq chambres froides solaires multifonctionnelles d’une capacité de 12.500 tonnes chacune et d’une centrale solaire de 16,7 Mw. Ces équipements ont vocation à renforcer les capacités de conservation, à réduire les pertes postrécolte et à améliorer la disponibilité des produits agricoles sur le marché national. Pour le spécialiste Thierry Tene, les obligations vertes peuvent financer des projets directement liés aux besoins des territoires : énergies renouvelables, sécurité alimentaire, réduction des pertes agricoles et création d’emplois. À l’en croire, cette première initiative ouvre la voie à une nouvelle génération d’investissements responsables en Afrique de l’Ouest, où la performance financière s’accompagne d’impacts concrets pour les producteurs, les communautés rurales et la transition écologique. « La finance durable ne se limite plus aux engagements : elle finance désormais des infrastructures qui transforment durablement l’agriculture africaine », estime-t-il.
Par Demba DIENG

