Pendant que la ville dort, des milliers de femmes (vendeuses de poisson, techniciennes de surface, commerçantes, etc.) sont déjà debout à Dakar. Derrière les étals, les routes propres ou les bassines portées à bout de bras se cachent des histoires de courage, de sacrifices et de survie que peu de personnes voient réellement.
Il est 4h 32 au marché Castors de Dakar, bien connu pour ses produits horticoles et halieutiques. La nuit tient encore la capitale sénégalaise dans ses bras. Mais ici, le sommeil a déjà perdu la bataille. Sous les lumières blafardes des lampadaires, quelques silhouettes s’activent dans un ballet de silence. Des camions viennent de décharger des cageots de légumes encore humides. L’odeur de la menthe fraîche, du poisson et de la terre mouillée flotte dans l’air lourd du petit matin. Des bassines raclent le sol. Des voix fatiguées se croisent à demi-mot. Pendant que la ville dort encore, les femmes du marché Castors sont déjà au travail.
Emmitouflée dans un voile bleu, Rokhaya ajuste ses tomates sous la faible lumière. Elle n’a pas besoin de regarder l’heure. Son corps connaît ce rythme par cœur. « Je me réveille tous les jours à 3h 30 », raconte-t-elle sans arrêter de travailler. « Même quand je suis malade, je viens. Si je ne le fais pas, je peux perdre des clients ». Son visage porte les traces d’une fatigue ancienne. Pourtant, elle sourit facilement.
« Parfois je suis tellement fatiguée que j’ai envie de pleurer »
Avant d’arriver au marché, Rokhaya a déjà préparé le petit-déjeuner de ses enfants et chauffé l’eau pour la maison. Son mari est chauffeur. Elle, vendeuse depuis près de quinze ans. « Les gens pensent qu’on vient juste s’asseoir pour vendre », dit-elle en riant doucement. « Mais avant d’être ici, on a déjà vécu une demi-journée », lance-t-elle.
Autour d’elle, le marché s’anime peu à peu. Des femmes marchent vite entre les allées avec des bassines sur la tête. D’autres installent du poisson frais sur des tables encore humides. Une vendeuse de café Touba sert les premiers clients du matin dans de petits gobelets brûlants. Les rares taxis qui passent projettent leurs phares jaunes sur les flaques d’eau et les cartons abandonnés au sol.
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À quelques mètres, Aïda termine de disposer ses bottes de persil et ses oignons verts. Ses yeux trahissent une nuit presque blanche. « Hier, je me suis couchée à minuit, souffle-t-elle. « Ma petite était malade ». À 4 heures pourtant, elle était déjà debout. « Parfois, je suis tellement fatiguée que j’ai envie de pleurer avant de sortir de la maison », avoue-t-elle dans un silence. « Mais quand tu es mère, tu continues quand même ».
Aïda vient de Rufisque chaque matin. Elle fait une heure de trajet. « Le transport nous détruit », dit-elle. « On quitte la maison à l’aube pour ne revenir que la nuit. On travaille toute la journée », confesse la dame.
Le ciel commence lentement à changer de couleur au-dessus du marché Castors. Une lumière orangée apparaît derrière les immeubles encore endormis. Dakar ouvre doucement les yeux. Mais ici, cela fait déjà plusieurs heures que la journée a commencé. Les clients arrivent désormais par vagues. Les voix montent. Les prix se négocient. Les moteurs couvrent les conversations.
Au milieu de cette agitation, les femmes ne fléchissent pas. Elles tiennent debout, portent des sacs, des bassines et des familles entières. Elles encaissent la fatigue comme une habitude. Certaines travaillent avec des douleurs au dos. D’autres avec quelques heures de sommeil seulement.
C’est à peu près le même décor chez les femmes qui nettoient les routes…
Il est 2 heures du matin au croisement 22 des Parcelles assainies, à côté du Brt.
Les soldates des voiries
Le silence couvre la route. L’air est frais. Sous les lampadaires, des femmes balayent lentement les trottoirs avec de grands balais usés par le temps. Leurs gilets fluorescents brillent dans l’obscurité.
Fatou (nom d’emprunt) serre son foulard autour de sa tête avant de reprendre son balai. Devant elle, des sachets plastiques, des bouteilles vides et de la poussière s’accumulent au bord de la route. « On commence à 1 heure du matin », dit-elle d’une voix fatiguée.
Avant de venir, elle a veillé à l’entretien de sa maison. « J’ai préparé le dîner et rangé certaines choses avant de sortir », raconte-t-elle, en souriant légèrement. Elle ajoute : « On n’a pas vraiment le temps de se reposer ».
Autour d’elle, on perçoit le bruit du balayage du goudron et celui du camion de ramassage qui passe lentement dans la nuit.
À quelques mètres, Aminata (nom d’emprunt) ramasse des déchets avec une pelle. Ses yeux sont lourds de fatigue. « Le travail nocturne est épuisant », confie-t-elle. « Il fait froid parfois, on reste debout pendant des heures et quand on rentre à la maison, la journée continue encore », fait-elle savoir.
Chez elle, ses enfants l’attendent au petit matin. « Quand j’arrive, il faut préparer le petit-déjeuner, laver les habits souvent, s’occuper de la maison. Une mère ne s’arrête jamais », finit-elle par dire. Elle baisse la tête quelques secondes avant de reprendre son travail.
C’est de la même manière que des lumières apparaissent au loin sur la mer sombre de Yarakh. Une à une, les pirogues reviennent vers la rive après des heures passées au large. Sur le quai, les femmes attendent déjà. Leurs bassines sont posées à côté d’elles. Certaines ont les bras croisés pour atténuer le froid du matin. D’autres surveillent l’arrivée des pêcheurs avec impatience.
Ici, la journée commence quand les pirogues touchent enfin le sable. Dès l’accostage, tout s’accélère. Les moteurs s’éteignent dans un dernier grondement. Les pêcheurs sautent dans l’eau. Les femmes se rapprochent aussitôt des embarcations encore chargées de poisson argenté.
Les voix montent de toutes parts. On négocie vite, on choisit vite, parce qu’au marché de Yarakh, perdre du temps peut faire perdre l’argent de toute une journée.
Awa plonge les mains dans une caisse remplie de sardinelles encore frémissantes. « Le poisson frais, ça ne t’attend pas », lance-t-elle en souriant. Son voile est déjà mouillé par les éclaboussures. Depuis des années, elle vit au rythme de la mer.
Au rythme de la mer. « Quand il y a peu de poissons, tout le monde s’inquiète ici », explique-t-elle.
Autour d’elle, les femmes soulèvent des charges lourdes dans un équilibre impressionnant. Les bassines montent sur les têtes, traversent le quai puis disparaissent vers le marché dans une agitation continue.
Khady a quitté Bargny, elle regarde attentivement le contenu d’une pirogue qu’elle éclaire avec sa torche, avant d’acheter. « Il faut avoir l’œil », dit-elle. « Si tu te trompes sur la qualité, tu peux perdre tout ton bénéfice », confesse-t-elle.
« Parfois, tu rentres sans rien vendre », raconte Khady. « Et pourtant demain, tu reviens encore », dit-elle.
La mer décide souvent de leurs revenus. Une mauvaise pêche, une pluie, un retard des pirogues, et toute la journée peut basculer. Pourtant, chaque matin, elles sont là avant tout le monde.
À Yarakh, les premières personnes à accueillir les pêcheurs sont des femmes qui portent discrètement le poids de nombreuses familles, entre l’odeur du poisson, le bruit des vagues et la fatigue des longues journées.
Par Amadou KÉBÉ


