«Les femmes appelées « travailleuses de l’aube » restent les oubliées des politiques publiques et de l’aménagement de la ville. Dans cet entretien, la sociologue Selly Ba analyse comment elles transforment la vulnérabilité en un puissant levier de solidarité collective et de capital social.
Comment expliquez-vous la situation de ces femmes qui se lèvent à l’aube, bravant le danger, pour se livrer à des activités génératrices de revenus ?
L’absence de politiques publiques pour ces travailleuses de l’aube, c’est ainsi que je les appelle, est réelle. Elle ne constitue pas une simple négligence administrative. Elle produit, selon moi, une discrimination structurelle silencieuse.
Le droit au travail, formellement garanti par l’État du Sénégal, se trouve matériellement rogné par un environnement urbain qui n’a jamais été conçu pour les femmes. L’espace public, dans sa conception même, n’a pas été pensé pour elles. Cela nécessite donc une véritable articulation des politiques publiques, notamment en direction de ces femmes qui exercent leurs activités dès 4 heures du matin.
Quand je les vois, je m’interroge aussi sur les responsabilités au sein du ménage : qui assure réellement les dépenses quotidiennes ? Cette réalité devrait nous pousser à réfléchir à nos lois et à nos codes, notamment au Code de la famille, qui considère encore l’homme comme chef de famille. Si ces femmes étaient entièrement prises en charge par leurs frères, leurs maris ou leurs proches, elles ne seraient probablement pas contraintes de s’aventurer dehors à une heure aussi risquée.
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Aujourd’hui, lorsqu’on observe ces femmes sortir à l’aube, il faut reconnaître qu’elles assurent, dans bien des cas, la survie économique des ménages. Ce sont elles qui portent les dépenses quotidiennes. Cela devrait nous amener à repenser et à réformer certaines dispositions du Code de la famille.
Par ailleurs, l’absence de ruelles éclairées crée des espaces de danger. L’obscurité n’est pas neutre. La question de la sécurité affecte différemment les hommes et les femmes. Cette obscurité pèse davantage sur les corps des femmes, car elle les expose plus fortement aux risques d’agression, de harcèlement ou de vol.
Que répondez-vous à ceux qui perçoivent une normalisation de la vulnérabilité des femmes ?
Il est évident que ces femmes finissent par intégrer ce risque comme une donnée ordinaire de leur travail. Ce qui fait penser à une normalisation de la vulnérabilité. Le simple fait de se rendre sur leur lieu de travail devient un acte qui exige courage, calcul et stratégie.
Or, dans nos sociétés, les femmes sont souvent socialisées à éviter le risque, à ne pas se montrer audacieuses ou stratégiques dans l’espace public. Finalement, le fait qu’elles se lèvent si tôt et affrontent ces conditions va à l’encontre des schémas sociaux dans lesquels elles ont été éduquées.
Ces stratégies collectives relèvent, pour certains, de nouvelles formes de solidarité et de réseaux de soutien féminins face à la défaillance institutionnelle. Partagez-vous cet avis ?
Depuis les programmes d’ajustement structurel, les femmes ont renforcé leurs liens de solidarité. Parce qu’elles ont été particulièrement touchées par les situations de vulnérabilité, elles ont développé des associations, des réseaux de femmes, des tontines, entre autres formes d’organisation collective.
Face à cette insécurité urbaine, elles mettent aujourd’hui en place de véritables architectures informelles de protection mutuelle. Cela constitue, à mon avis, l’une des formes les plus éloquentes de solidarité organique de survie.
Le déplacement en groupe en est la première illustration. Il ne s’agit pas simplement d’un regroupement par commodité, mais d’une réponse collective et consciente à une menace que l’État n’a pas su contenir. Ces cortèges de femmes que l’on voit traverser les ruelles dans l’obscurité forment ce que l’on pourrait appeler des « communautés de l’aube ».
Ce sont des micro-sociétés éphémères, reconstruites chaque matin, fondées sur la confiance, la réciprocité et la connaissance mutuelle des trajectoires de vie. Cela constitue également une pratique de sécurisation collective. Elles s’entraident, partagent des informations, protègent parfois les biens des unes et des autres.
Cette entraide organisée dépasse largement la simple question du déplacement. Ce sont souvent les mêmes femmes qui se prêtent de l’argent, gardent mutuellement leurs enfants ou se transmettent des opportunités économiques.
Ce qui est remarquable, c’est que la défaillance de l’État devient paradoxalement un catalyseur du capital social féminin.
Quels enseignements tirez-vous de cette situation ?
On peut même parler d’une nouvelle forme de gouvernance. Ces femmes inventent, au quotidien et sans forcément le nommer, une gouvernance par le bas. Elles régulent l’accès à l’espace, hiérarchisent les risques et produisent des normes implicites de protection mutuelle.
Si je devais résumer leur réalité en une image, je dirais que ce sont des étoiles qui brillent quand personne ne regarde. Elles s’activent dans l’obscurité et illuminent silencieusement toute une économie : le poisson frais sur les tables à midi, les rues propres dès l’aube, les marchés approvisionnés…
Pourtant, la ville ne reconnaît pas véritablement cette lumière. Vues de loin, elles semblent isolées. Mais en réalité, elles forment des constellations. Ces groupes de femmes qui marchent ensemble dans le noir sont des configurations vivantes, organisées et orientées.
Propos recueillis par Matel BOCOUM

