Au Sénégal, les femmes rurales contribuent fortement à l’agriculture tout en demeurant confrontées à de profondes inégalités foncières, financières et matérielles. Sur le plan national, elles ne détiennent que de 12% des terres agricoles.
Malgré leur rôle central dans l’agriculture, les femmes ne possèdent qu’une faible part des terres et tirent de leurs activités des revenus nettement inférieurs à ceux des hommes. Ainsi, l’accès au foncier demeure l’une des principales inégalités structurelles auxquelles sont confrontées les femmes rurales, selon des études de l’Ipar qui montrent notamment que les femmes ne possèdent qu’environ 12% des terres sur le plan national en 2023. « Ce résultat est proche de celui de l’Enquête agricole annuelle de 2024, révélant que les femmes représentent 15% des responsables d’exploitations au Sénégal », précise Marame Cissé Sow, qui souligne également que « seuls 2,7% des femmes disposent d’un titre individuel sur les terres qu’elles exploitent et 24,3% des femmes interrogées déclarent détenir des droits sur des terres agricoles, contre 40,5% des hommes, tandis que 40,4% des femmes accèdent aux terres principalement par emprunt, contre 15,7% des hommes. Encore seulement 41,5% des femmes ayant accès à la terre l’ont obtenue par héritage, contre 72,5% des hommes. De plus, la superficie moyenne détenue par les ménages dirigés par des femmes est estimée à 1,82 hectare contre 4,57 hectares pour les ménages dirigés par des hommes ». Dans ce cadre, d’autres travaux menés par l’Ipar sur la chaîne de valeur horticole dans les Niayes, une zone de grande production agricole, révèlent, par exemple, « que 96,3% des femmes interrogées participent aux activités horticoles, contre 88,1% des hommes », souligne la coordonnatrice de la thématique « Jeunes, femmes et stratégies entrepreneuriales et mobilité » à l’Ipar Think Tank.
Pour sa part, Ndèye Yandé Ndiaye indique que le déficit de formation constitue un autre facteur qui limite les femmes. Dans ce sillage, les travaux de l’Ipar démontrent, selon elle, que moins de 3% des responsables de parcelles agricoles dans les Niayes ont bénéficié d’une formation agricole formelle, même si les pratiques agricoles reposent encore largement sur la transmission familiale des savoirs. « Les résultats de l’Ipar montrent que la productivité moyenne de la main-d’œuvre agricole nationale est estimée à 3.524 FCfa par journée de travail. Les exploitations dirigées par des femmes présentent des niveaux de productivité élevés », souligne Ndèye Yandé Ndiaye, coordonnatrice de la thématique « Gouvernance inclusive des ressources naturelles et foncières ».
Ce constat contraste toutefois fortement avec les niveaux de revenus: les femmes productrices tirent en effet de leurs activités agricoles un revenu moyen deux fois moins élevé que celui des hommes, respectivement 395.887 FCfa contre 839.888 FCfa, souligne la chercheuse de l’Ipar.
Selon ces chercheuses de l’Ipar, les statistiques disponibles portent principalement sur les chefs d’exploitation ou les propriétaires de parcelles, laissant dans l’ombre une grande partie du travail réalisé au sein des exploitations familiales. Pour leur part, les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) et d’Onu-Femmes permettent également d’évaluer leur poids économique.
Des revenus plus faibles
Pour Dr Marame Cissé Sow et Dr Ndèye Yandé Ndiaye, ces chiffres traduisent une évolution importante dans la compréhension du rôle des femmes. « Cette contribution des femmes à l’agriculture, longtemps sous-estimée, commence aujourd’hui à être solidement documentée. Ce paradoxe met en évidence leur capacité d’action et leur rôle déterminant dans la production agricole et la sécurité alimentaire des exploitations familiales », soulignent-elles. Pour les chercheuses, cette différence s’explique principalement par les écarts d’accès aux ressources productives. Les expériences conduites dans les Niayes montrent que les femmes qui bénéficient d’un meilleur accès à la terre, à des mécanismes de financement adaptés, à l’énergie solaire et à des formations techniques améliorent leur productivité tout en augmentant leurs revenus. L’Ipar souligne également que les statistiques disponibles ne rendent pas toujours compte de l’ensemble des activités exercées par les femmes rurales, du fait qu’une partie importante de leurs activités relève du secteur informel ou des exploitations familiales. « L’invisibilité statistique des femmes rurales dans l’agriculture n’est pas le reflet de leur absence, mais celui des limites de nos systèmes de données », souligne Dr Marame Sow. Les chercheuses saluent néanmoins les progrès réalisés avec l’intégration progressive de données désagrégées par sexe dans les enquêtes agricoles. Selon elles, ces informations sont indispensables pour mieux orienter les politiques publiques.
Plusieurs initiatives conduites dans différentes régions montrent que des évolutions sont possibles. «Des campagnes de sensibilisation ont permis à des femmes de mieux connaître leurs droits fonciers et d’engager des démarches pour obtenir des parcelles. D’autres projets, portant sur l’irrigation solaire, l’accompagnement entrepreneurial ou l’accès au financement, ont contribué à améliorer les performances des exploitations dirigées par des femmes », fait constater Marame Sow Cissé. Les chercheuses estiment toutefois que ces expériences restent encore limitées. « L’enjeu est désormais de passer à une plus grande échelle afin que ces bonnes pratiques documentées profitent à un nombre beaucoup plus important de femmes rurales », indique-t-elle. Pour ce faire, elles recommandent notamment de renforcer la sécurisation des droits fonciers des femmes, d’améliorer leur accès aux équipements, au financement et aux marchés, mais également de mieux coordonner les interventions des différentes institutions publiques. Selon elles, les réflexions engagées dans le cadre de la future loi d’orientation agrosylvopastorale et halieutique (Loasph) peuvent être parmi les opportunités susceptibles de renforcer la prise en compte des femmes rurales dans les politiques agricoles. Dans ce cadre, la Loasph, en cours d’élaboration, comporte en effet un chapitre dédié à la « Promotion des femmes et des jeunes et Équité sociale en milieu rural et périurbain».
En ce sens, les deux chercheuses de l’Ipar préconisent que « la circulaire n° 0989, appliquée depuis 2018, qui prévoit notamment l’attribution d’une part des aménagements, des intrants et des financements, mérite par ailleurs d’être évaluée en vue de faire évoluer son statut vers une forme juridique plus contraignante ». De même, l’introduction d’une loi d’orientation pour l’autonomisation économique des femmes constituerait une politique-cadre susceptible de consolider les avancées enregistrées, estiment entre autres les expertes.
En attendant, à Kaffrine, Fana Touré continue de travailler sans rémunération sur les terres de son mari, comme de nombreuses femmes rencontrées dans les zones rurales. * Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (Epd).
Par Marième Fatou DRAMÉ

