À Dalifort, dans le département de Pikine, les eaux usées de la Société de gestion des abattoirs du Sénégal (Sogas), ex-Seras, se déversent directement et sans traitement dans la baie de Hann. Entre odeurs insoutenables et déchets organiques, les riverains subissent une pollution visible, persistante et insupportable.
Le spectacle est à la fois terrible et fascinant : une écume rougeâtre flotte à la surface de la mer. L’eau change de couleur, une odeur âcre et nauséabonde envahit l’air, rendant l’atmosphère irrespirable. Assis sur un vieux banc en béton, Mamadou Gningue, riverain aux traits tirés, observe silencieusement la scène. Ses yeux trahissent une inquiétude profonde. Des rigoles déversent dans la mer un liquide rouge sombre et épais, qui s’étale lentement au contact de la baie de Hann. « Chaque jour, je vois cette eau salir notre mer, notre vie », murmure-t-il, la gorge nouée.
Dimanche 2 février 2026, le soleil, à peine visible, jette ses faibles rayons sur une mousse rougeâtre mêlée à des morceaux de peau, de cornes et de sachets en plastique flottant sur l’eau. À Dalifort, commune du département de Pikine, l’odeur âcre pique les narines comme un rappel incessant de cette pollution devenue insupportable. Awa Ndiaye, mère de famille, avance rapidement en tenant la main de son fils. Elle se couvre le nez d’un foulard, tentant de fuir cette puanteur de chair en décomposition et de sang mêlé. « Parfois, quand le vent tourne, c’est comme si la mer entrait dans la maison. Mes enfants toussent souvent et on ne peut rien faire. On est coincés ici », confie-t-elle, le regard inquiet.
Ibrahima Ndoye, mécanicien du quartier, s’appuie contre un mur, bras croisés, fixant les rigoles comme s’il cherchait une réponse dans ce flot rougeâtre qui s’écoule sans fin. « C’est comme si la ville voulait cacher ses déchets à la mer, mais on ne peut pas cacher ni l’odeur ni la vue. On vit ici, on respire ça, et personne ne nous demande notre avis », dit-il, avec amertume. Sur les bords de la rive, Marième Ndaw, transformatrice de poisson, remplit lentement ses paniers. Son visage est marqué par la fatigue et l’anxiété. « Les clientes refusent souvent le poisson quand elles savent d’où il vient. Elles disent que l’eau est sale, que ça se sent. Moi, j’ai peur pour ma santé, mais aussi pour mon travail. Si le poisson ne se vend plus, comment faire ? », confie-t-elle, le ton chargé de détresse. « Quand la mer est malade, c’est toute la communauté qui souffre », lance, sous un manguier, Samba Diène, enseignant retraité de 68 ans. « J’habite ici depuis toujours », ajoute-t-il d’une voix faible. Verbe gonflé de dépit, il secoue la tête et lâche, désabusé : « Cette baie était notre richesse. On s’y baignait, on y pêchait. Maintenant, personne n’ose le faire. La mer est malade, et quand la mer est malade, c’est toute la communauté qui souffre. »
À Dalifort, la pollution ne se cache plus. La mer n’est plus un horizon d’espoir, mais un reflet rougeâtre d’un abandon progressif.
Reportage de Babacar Guèye DIOP

