Le professeur Abdoul Sow, directeur du Centre de recherche et de documentation du Sénégal (Crds), revient sur le lien historique, économique et culturel qui unit Saint-Louis à l’eau. Du fleuve Sénégal à la mer, en passant par la Langue de Barbarie, il montre comment l’eau a façonné l’histoire, l’organisation sociale et l’économie de la ville. Face aux mutations environnementales et urbaines, il plaide pour l’utilisation de cette ressource comme facteur de développement.
Aujourd’hui, peut-on réellement raconter l’histoire de Saint-Louis sans évoquer le fleuve Sénégal ?
Il est quasiment impossible de parler de la ville de Saint-Louis sans évoquer le fleuve Sénégal. Cette ville a été bâtie grâce à ce cours d’eau. C’est reconnu par tous les chercheurs. Saint-Louis a été créée par les Français, notamment des commerçants qui venaient à la recherche de l’ivoire. Quand ils sont donc venus, ils ont trouvé que, dans la vallée du fleuve Sénégal, il y avait beaucoup d’éléphants et que l’ivoire était là.
C’est l’ivoire qui a amené les Français à Saint-Louis ?
Vous savez qu’en France, Dieppe est la ville spécialisée dans le travail de l’ivoire. Et vers 1600, cette ressource servait à organiser les églises européennes. C’était l’un des objets d’art les plus recherchés pour la décoration des cathédrales et des églises européennes et occidentales. Quand ils sont venus ici à Saint-Louis, ils ont vu qu’il y avait beaucoup d’éléphants, notamment dans l’île à Morphil. Et donc, c’est à partir de là qu’ils vont s’installer dans une île qui était beaucoup plus assujettie aux inondations, avant de venir sur ce site-là, à partir de 1659. La présence française remonte à 1633. Donc finalement, la ville de Saint-Louis est née grâce au fleuve Sénégal.
Comment les rapports entre les populations et l’eau se sont-ils construits ?
Au niveau de l’organisation sociale, la ville de Saint-Louis a cette culture liée à l’eau. On a la société des pêcheurs reconnue, ainsi que leurs pratiques de la pêche, leur connaissance des océans et des systèmes de navigation… Tout cela est important. Ce n’est pas pour rien aussi que la ville de Saint-Louis, à un moment donné, a pu se reconvertir dans le transport des migrants vers les Canaries. C’est grâce à leur connaissance de l’eau, le fait qu’ils soient des marins réputés. Et par rapport à l’organisation sociale, je pense que les jeux de société comme la course des pirogues, c’est grâce à l’eau qu’on l’a découverte.
Est-ce que l’organisation sociale de la ville est liée à la présence de l’eau ?
Oui, l’organisation sociale de la ville de Saint-Louis, le sport, notamment la lutte, est liée à cette culture de l’eau. En Afrique de l’Ouest, la lutte est souvent adossée à des sociétés de pêcheurs. Ce sont eux que l’on connaît comme étant des lutteurs. La division du travail est structurée autour de l’histoire de l’agriculture ou d’autres types d’activités économiques qui organisent la société et l’espace.
Saint-Louis est surnommée « la Venise de l’Afrique », est-ce un nom qui colle ?
Effectivement, rien qu’une balade permet de conforter ce parallélisme, et je pense que les autorités sont conscientes de l’importance de l’eau pour le développement de la ville de Saint-Louis. Je sais que la mairie avait acquis des bateaux pour permettre de faire des croisières en interne. Mais il faut avoir des quais de débarquement pour faire des balades, mais aussi vendre la destination Saint-Louis, à partir de l’aéroport pour avoir des milliers de touristes. Cela veut dire que potentiellement des gens qui vont faire des croisières sur le fleuve. Pour certains qui ne connaissent pas Venise, il faut savoir que les touristes s’y rendent pour l’eau, font des balades tout autour.
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Venise est une ville qui reçoit des millions de touristes. Les autorités de cette ville italienne ne veulent plus en recevoir autant et, d’ailleurs, ils ont instauré un droit d’entrée. Ce sont des millions d’euros qui sont générés chaque année. Nous avons cette chance d’avoir un site avec beaucoup d’eau. Par contre, si vous voulez attirer beaucoup de touristes ici, il faut la propreté. Il faut aussi un certain nombre d’équipements, des bateaux de croisière, etc. Nous pouvons avoir beaucoup de touristes si nous valorisons les ressources en eau pour des balades, le parc et les réserves autour de Saint-Louis, le patrimoine architectural et culturel de la ville, etc. Si l’on associe tous ces éléments, on peut faire de Saint-Louis une destination de premier choix.
Quels rites, croyances ou pratiques traditionnelles étaient autrefois associés au fleuve, à la mer et à la pêche à Saint-Louis ?
Cela rejoint la question des rites ou pratiques liés à l’eau qui ont marqué l’histoire de Saint-Louis. Ces pratiques sociales et économiques ont même parfois débouché sur des pratiques culturelles. Cela peut être le sport, mais aussi des croyances liées à la culture. Il y a aussi « Mame Coumba Bang », qui est aussi une croyance, une légende liée à l’eau. D’après certains travaux universitaires, elle est surtout considérée comme une déesse qui protège la ville de Saint-Louis. Il y a également beaucoup d’aspects culturels. Nous avons aussi les régates, qui sont des animations sportives importantes, et la lutte. Les activités sont très importantes à Saint-Louis, ainsi que d’autres jeux de société, notamment les techniques de fabrication des pirogues. Cela signifie que cette société est liée à l’eau et que cela a des impacts sur la vie des populations.
En tant que directeur du Centre de recherche et de documentation du Sénégal, quel plaidoyer faites-vous pour mieux valoriser Saint-Louis, une ville liée à l’eau ?
Mon plaidoyer, c’est de sauvegarder cette caractéristique liée à l’eau, parce que la ville de Saint-Louis est magnifique. Il y a l’architecture et l’eau qui en font une destination de choix. C’est un décor qu’il faut préserver à tout prix, même si parfois l’eau peut créer des désagréments. Il faut essayer de vivre en intelligence avec cette nature, en la respectant, en l’adossant à nos plans, en essayant évidemment de laisser sa place à l’eau. D’autant plus que 80 % de la superficie communale de la ville de Saint-Louis est inondable. Ce n’est pas rien. Cela veut dire que 20 % seulement de la superficie sont réellement épargnés, alors que presque 100 % de cette superficie peuvent être couverts par l’eau. Je pense que les élus et les acteurs doivent intégrer l’eau comme facteur de développement de la ville de Saint-Louis.
Jeanne SAGNA (Correspondante)

