Au cœur de la décharge de Mbeubeuss, l’urgence sociale se mêle aux défis climatiques et énergétiques. Alors que le Sénégal ambitionne de réduire ses émissions de gaz à effet de serre et de développer l’économie circulaire, des milliers de récupérateurs continuent de vivre au milieu des fumées, des déchets et des incertitudes.
Dès les premières heures de la matinée du dimanche 21 juin 2026, une épaisse fumée flotte au-dessus de Mbeubeuss, dans la commune de Malika, département de Keur Massar. Le soleil peine à traverser le brouillard gris qui enveloppe cette immense décharge à ciel ouvert exploitée depuis 1968.
Des silhouettes apparaissent progressivement au sommet des montagnes de déchets. Hommes, femmes et parfois enfants s’activent déjà. Ici, la journée commence avant l’aube. Il faut être le premier à repérer une bouteille en plastique, un morceau de métal ou un carton encore valorisable.
À mesure que les camions déversent leur cargaison, les récupérateurs se précipitent. Le vacarme des moteurs se mêle aux cris des travailleurs et au crépitement des feux qui couvent sous les déchets. L’odeur est suffocante. Elle s’accroche aux vêtements, brûle les narines et accompagne chaque pas.
Assise sur une bâche usée, entourée de sacs remplis de bouteilles en plastique, Aïssatou Ndiaye trie méthodiquement sa récolte du jour. Depuis plus de quinze ans, elle gagne sa vie à Mbeubeuss.
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« Nous vivons dans la fumée depuis des années. Quand les feux se déclarent, nos enfants tombent malades. Mais malgré tout, nous continuons parce que c’est ici que nous trouvons de quoi nourrir nos familles », confie-t-elle en essuyant la sueur qui perle sur son visage.
Autour d’elle, des dizaines d’autres récupérateurs poursuivent leur travail dans des conditions extrêmement difficiles. Certains marchent pieds nus sur les déchets tandis que d’autres transportent sur leur dos des sacs plus lourds qu’eux. La scène donne l’impression d’un monde abandonné où la survie dépend de ce que les autres ont jeté.
Une richesse qui part en fumée
Pourtant, au-delà de la détresse sociale, Mbeubeuss représente aussi l’un des plus grands défis environnementaux du Sénégal. Sur près de 115 hectares s’accumulent plus de 25 millions de tonnes de déchets.
Sous ces montagnes d’ordures se produit un phénomène invisible, mais particulièrement préoccupant : la libération de méthane, un gaz à effet de serre issu de la décomposition des matières organiques. Son pouvoir de réchauffement est largement supérieur à celui du dioxyde de carbone.
À chaque incendie, qu’il soit spontané ou provoqué, d’importantes quantités de gaz polluants sont relâchées dans l’atmosphère. Alors que le Sénégal multiplie les initiatives pour accélérer sa transition énergétique et honorer ses engagements climatiques, Mbeubeuss demeure l’un des principaux foyers d’émissions polluantes du pays.
Debout au sommet d’un monticule de déchets, Moussa Guèye observe les fumées qui s’élèvent du site.
« Chaque jour, nous voyons des déchets brûler. Pourtant, on nous explique que ces déchets peuvent produire de l’électricité. Si c’est vrai, alors nous sommes assis sur une richesse qui part en fumée », lance ce quadragénaire, presque torse nu.
Dans de nombreux pays, les déchets organiques sont transformés en biogaz grâce à des unités de méthanisation. Cette énergie renouvelable peut ensuite être utilisée pour produire de l’électricité, de la chaleur ou des biofertilisants.
Une telle approche permettrait non seulement de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais aussi de valoriser une partie des déchets qui s’accumulent à Mbeubeuss.
Une transition écologique à dimension sociale
À quelques centaines de mètres de la décharge, les habitants de Malika vivent quotidiennement avec les conséquences de cette pollution. Khady Diouf, mère de famille, habite le quartier depuis plus de dix ans.
« Certains jours, nous ne pouvons même pas ouvrir les fenêtres. La fumée entre dans les maisons. Les enfants toussent et les personnes âgées ont des difficultés à respirer. Nous avons l’impression de vivre à côté d’un feu qui ne s’éteint jamais », raconte-t-elle.
Pour Mouhamadou Wade, secrétaire général de l’Association des récupérateurs de Mbeubeuss, la question environnementale ne peut être dissociée de la question sociale.
« Nous sommes favorables à la modernisation du site. Nous savons que les déchets doivent être mieux gérés. Mais il ne faut pas oublier les milliers de familles qui vivent ici. La transition écologique doit aussi être une transition sociale », estime-t-il.
À ses yeux, les récupérateurs doivent être pleinement associés aux projets de valorisation des déchets. Beaucoup craignent, en effet, d’être exclus de nouvelles infrastructures qui pourraient voir le jour.
Sous un hangar de fortune construit à partir de tôles récupérées, Ibrahima Kanté poursuit son travail malgré la chaleur étouffante.
« Nous entendons parler de projets depuis longtemps. Nous voulons des solutions concrètes. Si les déchets peuvent produire de l’énergie, alors il faut former les récupérateurs et leur donner une place dans ce nouveau système », plaide-t-il.
À Mbeubeuss, la transition énergétique prend un visage particulier : celui d’hommes et de femmes qui vivent quotidiennement au contact des déchets, celui de familles qui respirent des fumées toxiques, mais aussi celui d’un immense potentiel énergétique encore largement inexploité.
Babacar Gueye DIOP

