À 76 ans, le président du comité de gestion règne avec une franchise brute et une bienveillance naturelle sur un microcosme qu’il a vu naître. Du statut de porteur à figure tutélaire incontournable, ce grand témoin de l’histoire du site navigue quotidiennement entre la paperasse, les factures d’électricité et les humeurs des commerçants, porté par une certitude chevillée au corps, « ce marché est toute [sa] vie ».
Très avenant, Balla Sall nous reçoit dans le modeste kiosque qui lui sert de bureau. Exiguë, la pièce contraste avec l’autorité tranquille qui s’en dégage. Derrière son bureau encombré de dossiers, le président du comité de gestion veille sur le marché comme un capitaine sur son navire. C’est depuis cette vigie qu’il arbitre les différends, recueille les doléances et administre, jour après jour, la vie de ce haut lieu du commerce.
Né en 1950 à Pikine, Balla a grandi dans le Fouta, loin du vacarme citadin. Mais c’est bien dans ce marché qu’il a forgé son destin.
« Je suis entré très tôt dans ce marché. Il n’y avait presque rien aux alentours », se souvient-il avec une facilité déconcertante.
À cette époque, le paysage se résumait à quelques bâtiments. Lui n’avait que 15 ans et l’énergie de ceux qui n’ont pas le temps de rêvasser. Il y débarque comme porteur, ce maillon essentiel et invisible de l’économie populaire, le dos courbé sous le poids des marchandises.
De cette période fondatrice, Balla Sall a conservé bien plus qu’une musculature d’ancien docker. Il a gardé, intacte, la mémoire du moindre sentier, la généalogie de chaque commerce.
D’ailleurs, lorsqu’il se lance dans le récit de ces années de labeur, il devient soudainement très volubile. Pourtant, ce flux de paroles n’est jamais vain. Quand Balla parle, on y sent une franchise presque brute, une parole qui ne triche pas.
« Je ne peux pas dire autre chose que la vérité, même si ça fâche. C’est le moyen de régenter ce lieu de commerce. Il n’est pas du tout facile de gérer tous les jours les humeurs des commerçants », lâche-t-il sans ciller.
On le sent incapable de dissimuler une fêlure ou d’enjoliver une contrariété. Cette sincérité constitue sans doute la clé de sa longévité dans des fonctions où la ruse est souvent de mise.
Car, au-delà de cette éloquence naturelle, l’homme connaît hyper bien ce marché. Il en maîtrise la géographie humaine complexe, les rivalités silencieuses entre commerçants, les problèmes d’évacuation des eaux et jusqu’à l’identité du dernier des saisonniers.
« Allez-y, demandez-moi n’importe quel étal, je vous raconterai son histoire. Je connais chaque centimètre de ce lieu », assure-t-il avec la tranquille assurance d’un archiviste.
Le difficile sacerdoce de la gestion quotidienne
Il aura pourtant fallu patienter de longues années avant que cette autorité naturelle ne soit formalisée. C’est bien plus tard, en 1990, qu’il accède à la présidence du comité de gestion. Un tournant qu’il évoque avec une modestie teintée d’une pointe de fierté.
Se décrivant comme un homme magnanime dans la gouvernance du marché, il assure avoir, à plusieurs reprises, proposé le poste à d’autres figures du marché.
« J’ai toujours pensé que le pouvoir devait tourner. Je ne suis pas éternel », confie-t-il avant d’ajouter : « Certains ont décliné mon offre pour des raisons personnelles », glisse-t-il.
Manière élégante de rappeler que diriger un tel lieu relève souvent d’un sacerdoce que peu sont prêts à assumer.
Car, nonobstant une expérience désormais pléthorique, Balla reconnaît sans détour les difficultés qui empoisonnent la gestion quotidienne du site.
« Ici, il faut se battre pour tout », lâche-t-il.
Le constat est lucide et dénué de toute langue de bois. Les tourments sont, pour la plupart, liés à la propreté ainsi qu’au paiement de la facture d’électricité, deux plaies chroniques qui minent l’équilibre précaire de ce microcosme commercial.
« Chaque matin, je me demande si on aura assez pour payer l’électricité et l’évacuation des ordures. C’est un souci permanent », précise-t-il.
L’insalubrité est un adversaire aussi tenace que les impayés de la Senelec, et le vieux président doit sans cesse composer avec les mauvaises volontés ou les portefeuilles vides.
Malgré ces tracas, Balla ne faiblit pas. La verve est intacte, le regard toujours aussi prompt à rabrouer un contrevenant ou à rassurer une marchande.
Pathe NIANG

