Depuis plusieurs années, le débat autour des Organismes génétiquement modifiés (Ogm) cristallise les passions au Sénégal comme dans le reste du monde. Une guerre de tranchées oppose désormais les promoteurs de la technologie aux partisans du principe de précaution. Pourtant, les données de la science sont formelles : l’impact des OGM sur la santé et l’environnement s’avère, à ce jour, particulièrement limité, contrairement aux idées largement répandues.
Dans une vidéo tournée le 4 avril 2024 dans un supermarché aux États-Unis et devenue virale sur TikTok, le célèbre influenceur sénégalais Sankara Mbaye montre une étagère où sont exposées des bananes étiquetées « Ogm ». En commentaire, il affirme ceci : « Ces jolies bananes que vous voyez là sont des Organismes génétiquement modifiés (Ogm). Elles sont plus grosses et moins chères que les bananes biologiques, mais elles sont très dangereuses pour la santé. Elles peuvent être à l’origine de plusieurs maladies comme le cancer, l’insuffisance rénale ou encore le diabète ».
Le tiktokeur va jusqu’à donner un cours de nutrition avant de conseiller aux Sénégalais d’être plus vigilants quant aux aliments qu’ils consomment, estimant que leur santé en dépend. Comme Sankara Mbaye, beaucoup de Sénégalais ont une perception négative des Ogm, souvent associés à des enjeux complexes et à des risques supposés.
C’est dans ce contexte que le vote et la promulgation de la nouvelle loi sur la biosécurité, en 2022, ont suscité une vive polémique. En abrogeant le texte de 2009, dont le cadre juridique était considéré comme plus restrictif, le Sénégal rejoignait ainsi la liste des pays africains autorisant le recours aux biotechnologies modernes et à leurs applications, notamment les Organismes génétiquement modifiés. Pour l’Autorité nationale de biosécurité (Anb), créée par la loi n° 2009-27 du 8 juillet 2009, cette réforme vise avant tout à permettre au Sénégal de mieux se conformer au Protocole de Cartagena sur la prévention des risques biotechnologiques, ratifié en 2003, ainsi qu’au règlement C/Reg.4/09/2020 de la Cedeao.
De leur côté, les partisans des Ogm estiment que le génie génétique ouvre des perspectives remarquables dans les domaines de la médecine, de l’agriculture et de l’industrie. Selon eux, il permet le développement de nouveaux traitements, de vaccins, de produits industriels innovants ainsi que de fibres et de combustibles améliorés. Ils soutiennent également que les biotechnologies modernes peuvent renforcer la sécurité alimentaire, réduire la pression sur les terres agricoles, améliorer durablement les rendements dans les zones marginales ou peu hospitalières et diminuer le recours à l’eau ainsi qu’aux intrants chimiques.
Mais, qu’en pense la communauté scientifique sénégalaise ? « Je peux vous dire que les Ogm présentent de nombreux avantages. Si l’on prend le domaine de la santé, l’exemple le plus souvent cité est celui de l’insuline administrée aux diabétiques et produite grâce à une bactérie génétiquement modifiée. Sans cela, il serait, aujourd’hui, très difficile de traiter efficacement les personnes atteintes de cette maladie », explique le Pr Diaga Diouf, responsable du Laboratoire de biotechnologie végétale de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad), qui abrite également le Laboratoire national de biosécurité.
L’enseignant-chercheur estime que les biotechnologies modernes ont beaucoup à apporter. Dans le domaine agricole, elles permettent notamment à certaines plantes de résister aux ravageurs, comme les insectes, ainsi qu’à certaines maladies virales. « Il existe également ce que l’on appelle la biofortification qui permet d’augmenter la teneur en vitamines de certaines cultures comme le riz. Tous ces avantages ont été observés avec les plantes génétiquement modifiées », souligne-t-il.
Pour sa part, le Pr Gora Diop, enseignant-chercheur en Biologie animale à la Faculté des sciences et techniques (Fst) de l’Ucad, estime que les biotechnologies modernes jouent un rôle important dans les industries agroalimentaires. « Les modifications génétiques interviennent dans de nombreux procédés de fabrication alimentaire et permettent d’améliorer la texture, le goût ou encore la qualité de certains produits », avance-t-il.
Le Pr Aliou Ndiaye, directeur exécutif de l’Autorité nationale de biosécurité (Anb), partage cette analyse. Selon lui, les biotechnologies modernes présentent un certain nombre d’avantages, mais chaque pays doit les adapter à ses propres réalités. « Certaines plantes sont naturellement capables de se développer sur des sols salés, contrairement à d’autres comme le mil ou l’arachide. Les biotechnologies permettent d’identifier les gènes responsables de cette résistance au sel et de les intégrer au patrimoine génétique de ces cultures », explique-t-il.
Après ce transfert de gènes, il devient ainsi possible de cultiver du mil ou de l’arachide sur des sols salés. De la même manière, certaines plantes peuvent acquérir une meilleure résistance à la sécheresse grâce au transfert de gènes issus d’espèces naturellement adaptées à des conditions arides. « C’est cela que l’on appelle une plante génétiquement modifiée », résume le Pr Ndiaye.
Des risques potentiels sous surveillance
Le directeur exécutif de l’Anb rappelle toutefois que les biotechnologies modernes ne constituent pas une solution miracle. « Les personnes qui pratiquent l’agroécologie, l’agroforesterie ou l’agriculture familiale doivent continuer à le faire. C’est en combinant toutes ces approches que nous pourrons construire des solutions durables », affirme-t-il.
Les Ogm sont-ils dangereux pour la santé ou pour l’environnement comme le soutiennent leurs détracteurs ? « À ce jour, aucune dangerosité des Ogm n’a été scientifiquement démontrée », répond le Pr Gora Diop. Selon lui, les recherches doivent toutefois se poursuivre afin de suivre l’évolution de ces technologies et d’évaluer leurs effets éventuels à long terme. « En tant que chercheurs, nous devons continuer à observer leur évolution et leurs impacts potentiels. Mais, jusqu’à présent, les résultats scientifiques disponibles sont globalement favorables », ajoute-t-il.
Le Pr Diaga Diouf partage cette analyse. « Du point de vue scientifique, nous n’avons pas encore observé d’effets négatifs démontrés, ni sur la santé humaine ni sur la santé animale, liés aux Ogm », indique-t-il. Le chercheur souligne néanmoins qu’il peut arriver qu’une plante génétiquement modifiée cultivée dans un champ transfère un gène à une plante non modifiée. « Ce phénomène a été observé dans certains pays, mais les effets négatifs qui étaient redoutés n’ont pas été constatés », précise-t-il.
Les positions des grandes institutions scientifiques internationales rejoignent celles des chercheurs sénégalais. L’Organisation mondiale de la santé (Oms) estime que « les Ogm actuellement disponibles sur le marché international ont tous fait l’objet d’évaluations de sécurité et ne présentent pas de risques pour la santé humaine. Aussi, aucun effet nocif sur la santé humaine n’a été démontré à la suite de la consommation des aliments génétiquement modifiés actuellement commercialisés ».
De son côté, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) rappelle qu’ « aucune preuve scientifique ne permet de conclure que les Ogm autorisés présentent des risques pour la santé humaine ». Elle souligne également que « chaque Ogm est évalué individuellement avant toute autorisation de mise sur le marché ».
Ndiol Maka SECK

