À quelques kilomètres de Boutoute, dans la commune de Niaguis, Mandina Manjack réapparaît peu à peu sur la carte de la Casamance. Déserté pendant plus de trois décennies à cause du conflit armé, ce village tente, aujourd’hui, de retrouver son souffle. Mais, derrière les maisons qui renaissent sous les manguiers et les anacardiers, les blessures demeurent profondes à cause des pertes en vies humaines enregistrées pendant les moments de braise. Immersion dans une localité où la paix reste un chantier et où tout est à refaire.
ZIGUINCHOR – Le sable avale peu à peu les roues du véhicule. Après avoir quitté la Route nationale n° 6 menant à Tanaff, au niveau de Boutoute, il faut emprunter une longue piste sinueuse qui serpente entre les arbres avant d’atteindre Mandina Manjack. Au bout du trajet apparaît un village discret. Quelques habitations en reconstruction se dressent à l’ombre des manguiers, tandis que les plantations d’anacardiers témoignent du potentiel agricole d’une terre longtemps abandonnée.
Nous nous y sommes rendus, le 11 juin 2026, à l’occasion de la cérémonie marquant la reprise des activités de déminage humanitaire en Casamance. Une étape importante pour une localité qui aspire à tourner définitivement la page de plusieurs décennies de violences. À première vue, Mandina Manjack ressemble à un village en pleine naissance. Pourtant, son histoire remonte aux années 1930. Mais, le conflit armé en Casamance a brutalement interrompu son développement.
Aujourd’hui encore, aucune école, aucun poste de santé, ni la moindre infrastructure publique ne viennent accompagner le retour progressif des habitants. Président du Comité de gestion de Mandina Manjack et porte-parole du chef de village, Issa Diédhiou replonge dans les souvenirs douloureux de cette époque.
Un exil imposé par la guerre
« Notre village, fondé dans les années 1930, a été frappé de plein fouet par le conflit en Casamance. Comme beaucoup d’autres localités, nous avons connu plusieurs vagues de déplacements. Mais, le départ massif des populations est intervenu en 1995. Cette année-là, tous les habitants ont été contraints d’abandonner leurs terres. À l’époque, je vivais à Kaolack. Ce sont des proches venus nous rejoindre qui m’ont appris que la situation s’était gravement détériorée dans notre village », raconte-t-il.
Face aux affrontements opposant les combattants du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc) aux forces armées, rester était devenu impossible. « Les habitants ont fui uniquement pour sauver leur vie. Le village était devenu un véritable théâtre d’affrontements et les populations se retrouvaient prises entre les deux camps. Personne ne pouvait vivre dans une telle insécurité. Mandina Manjack était devenu un champ de conflit », explique Issa.
Aujourd’hui encore, les conséquences de cette guerre freinent le retour des populations. « Le principal obstacle reste l’absence totale d’infrastructures. Nous n’avons ni école, ni structure sanitaire, ni équipements de base. Cette situation décourage beaucoup de familles qui souhaiteraient revenir. À cela s’ajoute l’insécurité qui continue d’affecter certaines activités, notamment l’élevage, avec des cas récurrents de vol de bétail. Nous disposons également d’un périmètre maraîcher qui mérite d’être relancé afin d’offrir aux habitants des activités génératrices de revenus », souligne-t-il.
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Le responsable rappelle qu’avant le conflit, Mandina Manjack était loin d’être un village isolé. « Pendant plusieurs années, il était impossible d’accéder aux terres agricoles et aux plantations d’anacardiers à cause de l’insécurité. Pourtant, Mandina Manjack était un village important, qui comptait près de 200 ménages répartis dans 3 quartiers. C’est le conflit qui a vidé complètement cette localité de ses habitants », précise-t-il.
Des blessures que le temps n’efface pas À Mandina Manjack, la guerre ne se lit pas seulement dans l’absence d’infrastructures. Elle demeure gravée dans les mémoires. Paulin Kayounga en est l’un des témoins les plus marquants. Son père, alors chef du village, a été assassiné en même temps que son neveu durant les heures les plus sombres du conflit.
« L’assassinat du chef de village et de son neveu a profondément bouleversé la communauté. Cette nuit tragique a semé une peur indescriptible parmi les habitants. À partir de ce moment, chacun a compris qu’il fallait quitter le village, car le danger était devenu permanent. Ce jour reste gravé comme l’un des épisodes les plus traumatisants de notre histoire », confie Issa Diédhiou avec émotion.
Plus de 30 ans après, les séquelles psychologiques demeurent intactes. « Le retour des populations se fait très lentement parce que beaucoup gardent en mémoire ces événements tragiques. Les traumatismes sont encore présents et certains habitants ne se sentent toujours pas prêts à revenir ici. Ce que nous avons traversé a laissé des blessures profondes qui ne se referment pas facilement », poursuit le fils de l’ancien chef de village.
Aujourd’hui, Mandina Manjack avance avec prudence. Les familles reconstruisent leurs maisons, remettent les terres en valeur et espèrent retrouver une vie normale. La reprise du déminage humanitaire, intervenue le 11 juin dernier, constitue un signal fort pour ces populations qui rêvent de circuler librement dans leurs champs et de relancer leurs activités économiques.
Sous les manguiers qui offrent désormais leur ombre aux rares habitants revenus, l’espoir renaît. Mais, dans ce village, la paix ne se mesure pas seulement à l’absence des armes. Elle se construira lorsque les écoles ouvriront leurs portes, les services de santé seront accessibles, les terres entièrement sécurisées et surtout les blessures invisibles laissées par la guerre apaisées.
Par Gaustin DIATTA (Correspondant)

